LE JOURNALISME D’ENQUÊTE S’EST INVITÉ À SCIENCES PO LILLE !

Le 6 novembre dernier, l’association Sciences Po Lille TV organisait une conférence inédite avec l’aide de Nicolas Kaciaf, journaliste et maître de conférence au sein de l’école.

Au cours de deux heures passionnantes, quatre journalistes ont pu décrire leur métier et répondre aux questions des étudiants. Retour sur une soirée riche en enseignements !

Mardi 6 novembre, ce n’est pas moins de quatre invités mis à l’honneur dans l’amphi A des locaux de Sciences Po Lille. Devant eux, une assistance impatiente et nombreuse a attendu le début de la première conférence réalisée par une association de l’école, Sciences Po Lille TV. Grâce à une première thématique alléchante, les membres de SPLTV espèrent attirer l’attention sur leur nouveau projet, la mise en place d’un cycle de conférences autour du monde du journalisme et de ses multiples spécialités, et ce, tout au long de l’année.

Les quatre journalistes ayant accepté de se prêter au jeu de la conférence ont donc réfléchi autour du thème : « Le journalisme d’enquête au service de la démocratie ? ». L’occasion entre autre de raconter en détails quelques enquêtes réalisées par les intervenants, mais aussi de débattre plus largement sur des questions techniques, juridiques et éthiques tournant autour du long travail d’enquête.

Diplômé du CFJ et journaliste pour Médiapart, Yann Philippin est venu expliquer son travail autour des Football Leaks. Spécialisé dans les fraudes financières au sein du milieu footballistique, le journaliste a tenu à rappeler que l’enquête ne rimait pas obligatoirement avec terrain. Ce fut d’ailleurs son cas, puisqu’il a réalisé huit mois de recherches intenses et pointues en étroite collaboration avec un consortium de journalistes européens réalisant des enquêtes d’investigation sur les fuites de données mondiales. Le travail d’enquête a principalement résidé dans l’épluchage par 80 journalistes dans toute l’Europe de 70 millions de documents personnels ayant fuités pendant 2 ans. Ce consortium fut notamment à l’origine desrévélations sur le PSG et l’UEFA par exemple.

Yann Philippin explique que la logique de consortium permet une bien meilleure efficacité d’enquête et la possibilité de travailler sur des sujets très complexes et étendus. Cela comporte également un avantage juridique puisqu’il y a souvent beaucoup de risques de censure sur ces enquêtes très sensibles. Par exemple, le journal qui était le plus concerné et qui a le plus enquêté n’a pas pu publier  systématiquement son travail pour des raisons juridiques, ce sont donc les autres médias européens qui se sont chargés de la publication. De ce fait, l’énorme réseau du consortium a créé un véritable système d’entraide entre journalistes.

A propos de sa méthode d’écriture journalistique, Yann Philippin nous explique qu’il ne pense qu’à une seule chose lorsqu’il écrit : « estce que ça passe juridiquement ? » En effet, il lui faut être particulièrement attentif à publier une enquête irréprochable juridiquement afin de ne pas recevoir d’assignation en justice et semer un doute illégitime sur la véracité des faits mis en lumière dans l’article.

La journaliste Aurore Gorius, passée par l’IFP Paris et membre du consortium international des journalistes d’enquête, était également présente devant les élèves de Sciences Po Lille. Travaillant actuellement pour le site indépendant Les Jours, elle a tenu à revenir sur sa démarche d’enquête lors de son travail publié sous le titre d’ « Intox au Levothyrox ». Aurore Gorius explique à ce sujet : « le Levothyrox est un médicament prescrit pour traiter les patients touchés par des troubles de la thyroïde. Environ trois millions de français prennent ce médicament. » Au départ, la journaliste ne s’intéresse pas particulièrement au sujet mais constate sur Twitter que beaucoup de patients semblent se plaindre d’effets secondaires particulièrement handicapants et inquiétants. Elle explique aux étudiants comment, petit à petit, elle a rassemblé quelques éléments qui ont suffi à l’intriguer pour creuser le sujet. Elle a pu assister aux réunions des patients victimes qui venaient livrer leurs témoignages. « Ce qui m’a interpellée c’est la multitude de plaintes postées sur les réseaux et paradoxalement l’absence de prise en compte par les pouvoirs publics des souffrances déclarées par les patients. »

C’est ce silence autour de la question du Lévothyrox et sa difficulté initiale à trouver des sources sur le sujet qui l’ont poussée à persévérer dans son investigation. A l’issue de plusieurs mois de recherches, Aurore Gorius en arrive à la conclusion que l’origine des effets secondaires soudains subits par les patients provientd’un changement de formulation du médicament lui même sans véritable raison médicale. S’en est ensuitesuivi son article sur la stratégie commerciale du laboratoire Merck et sur le changement des excipients du Levothyrox afin de l’exporter sur le marché asiatique. La publication de l’enquête a connu un écho retentissant. La journaliste, quant à elle, a été menacée, accusée de diffamation ou encore de non respect du secret des affaires.

Jacques Trentesaux, lui aussi diplômé du CFJ et cofondateur de Médiacités a ensuite pris la parole. Le site internet pour lequel il écrit de nombreux papiers revendique son indépendance et est spécialisé dans l’enquête aux alentours de grandes villes françaises telles que Lille (mais encore Lyon, Toulouse et Nantes). La conférence a été pour lui l’occasion de rappeler qu’il n’y a pas de « petites enquêtes » et qu’il existe une multitude de sujets à approfondir au niveau local. « Vous l’avez compris, si vous voulez vous lancer dans l’enquête, il y a donc déjà beaucoup à faire près de chez vous ! ». Le travail de journalisme d’investigation n’est donc pas un travail « réservé » à une partie de la profession : n’importe quel journaliste peut, à un moment de sa carrière, tomber sur un sujet suscitant sa curiosité et décider de l’approfondir.

Ainsi, Jacques Trentesaux précise à l’assistance qu’on ne décide pas de faire une enquête, ce sont plutôt les recherches d’un journaliste qui peuvent aboutir quelquefois à trouver matière à enquêter. Une des enquêtes phares du pôle lillois de Médiacités a ainsi abouti à la découverte de dépenses irrégulières du Président de la Métropole européenne de Lille. En effet, en questionnant certains responsables lillois, Jacques Trentesaux a ressenti que certains sujets étaient soigneusement évités par les personnes qu’il interrogeait. En creusant un peu, il a finalement été amené à écrire une longue enquête sur le train de vie plutôt étonnant de Damien Catelain, président de la MEL, mêlant dépenses publiques et privées.

La dernière journaliste présente durant la conférence s’appelle Clémence de Blasi. Diplômée de l’ESJ et pigiste pour plusieurs journaux, elle s’est retrouvée par hasard à finalement publier une enquête hautement sensible pour Médiacités. A la suite d’une visite au sein d’une biotech lilloise en tant que correspondante Hauts de France pour Le Point, Clémence de Blasi sent vite que quelque chose cloche. Elle décide d’approfondir ses recherches sur la biotech Genfit et s’entoure de journalistes experts dans le secteur très complexe des biotechs.

Après de nombreuses recherches, le fleuron nordiste travaillant sur la recherche d’une molécule pour résoudre la maladie du foie gras s’avère être en fait une biotech spéculative touchant des financements publics. Clémence de Blasi finira par publier un article dans Médiacités, et recevra par la même occasion ses premières menaces de mort. Mais son enquête est inattaquable étant donné que la jeune journaliste s’est entourée d’experts en la matière, ce qui lui a permis de construire un article très sérieux.

A la suite des récits de nos quatre journalistes présents à la conférence, de nombreuses questions ont été posées par l’assemblée. A cette occasion, les interrogés ont pu s’exprimer plus longuement, notamment à propos du coût que représente la réalisation d’une enquête aujourd’hui. Les rédactions doivent maintenant répondre à une exigence d’instantanéité : les informations doivent sortir vite, les décryptages doivent être concis, les articles écrits très rapidement. Demander à sa rédaction quelques jours de plus pour approfondir un sujet est aujourd’hui un luxe, le fait même de prendre du temps coûte de l’argent aux journaux. Cette problématique est à inscrire dans une réflexion sur la question du financement des journaux papiers et web par exemple, qui conditionne beaucoup le travail journalistique. Si la production journalistique semble aujourd’hui défaillante aux yeux de beaucoup de lecteurs c’est aussi à cause de la dégradation du contexte professionnel qui entoure la production d’articles et d’enquêtes.

La pression juridique est de plus en plus forte sur le journalisme, ce qui ne facilite pas le travail de recherche et d’approfondissement. Les sanctions financières pouvant être conduites contre un journal en cas d’enquête explosive peuvent s’avérer être dissuasives pour un journaliste travaillant sur un sujet. Il s’agit là d’une vraie menace pour le journalisme d’investigation. La loi sur le secret des affaires en est un bon exemple.

A propos de la censure et de l’auto-censure des journalistes, les quatre intervenants lors de la conférence sont unanimes : il est toujours plus facile de publier et d’avoir une véritable liberté de ton lorsque l’on travaille pour un média indépendant. Mais il ne faut pas « diaboliser » les médias traditionnels, il y a toujours des débats au sein d’une rédaction qui permettent d’imposer des sujets pas forcément bien acceptés au départ. La pression se fait tout de même plus ressentir lorsqu’on travaille pour un journal économique détenu par un « grand patron » : dans ces cas là, certains conflits d’intérêts ne permettent pas de sortir des révélations portant sur le milieu industriel ou des entreprises.

Mais pas de panique, les informations se transmettent très vite entre journalistes. La force du réseau journalistique réside dans sa capacité à échanger et collaborer, malgré l’existence d’une pression concurrentielle. Ainsi, si un journaliste ne peut pas publier une enquête ou une info dans son journal, celle ci ne va pas pour autant finir aux oubliettes. Un confrère se chargera toujours de ne pas laisser l’information dormir dans les placards d’une rédaction … et c’est plutôt une bonne nouvelle pour le journalisme en général !

Marion HUGUET

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