SUICIDE AU PAYS DU BONHEUR

En Mars 2018, le World Happiness Report de l’ONU, qui classe 156 pays selon le niveau d’épanouissement de leurs habitants, annonçait la Finlande comme le pays le plus heureux du monde.

Loin de moi l’envie de décourager quiconque de tenter l’aventure Erasmus – ou autre – dans ce magnifique pays qu’est la Finlande. Mais, aujourd’hui, en manque cruel de soleil (ou de la moindre lueur de jour), je me suis sincèrement demandé ce qui remplissait autant de bonheur les Finlandais…et ce qui, a contrario, les poussait autant au suicide.

LE « BONHEUR » EN FINLANDE, LOIN DU STÉRÉOTYPE ROMANTIQUE FRANÇAIS

Ce classement fait état d’un « bonheur à la nordique », plaçant successivement la Norvège, le Danemark et l’Islande aux 2ème, 3ème et 4ème places. Ce rapport des Nations Unies repose sur des sondages de Gallup International, dans lesquels les habitants notent eux-mêmes leur propre pays sur une échelle de 0 à 10. Puis, l’étude examine le niveau de bonheur ressenti en les corrélant à six autres données, à savoir le PIB par habitant, les aides sociales, l’espérance de vie, les libertés individuelles, la générosité et l’absence de corruption.

De fait, les Finlandais ont un bon niveau de revenu avec un salaire moyen de 2321€. Quant à l’espérance de vie, elle est bel et bien de 81,78 ans. Mais la qualité de vie ne s’observe pas que par les chiffres, elle est visible à qui décidera de passer un peu de temps au pays du Père Noël. Les étudiants seront par exemple toujours étonnés par ce système éducatif plébiscité au 5ème rang par les classements PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves). Trente minutes de battements entre chaque cours, qui pour la plupart durent 1h30, des élèves appelant les professeurs par leur prénom, des enseignants toujours conciliants et à l’écoute, des locaux pensés pour le bien-être et la qualité du travail des élèves…autant de détails qui font que l’élève n’a plus qu’à se concentrer sur son apprentissage et son épanouissement. Mais les étudiants étrangers pourront également apprécier un mode de vie sain et basé sur le bien-être personnel notamment grâce au sauna, dans lequel les Finlandais vont, a minima, une fois par semaine.

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                  Rajaportti sauna, Tampere, Finlande

Voilà un endroit qui mérite que l’on s’y attarde. En effet, le sauna n’est pas qu’un endroit où l’on cuit excessivement, avant de se jeter dans un lac presque gelé…comme un œuf. Le sauna, c’est avant tout un lieu de sociabilité, un bistrot à la finlandaise dans lequel les amis et voisins se retrouvent (parfois autour d’un Long Drink ou d’une bière) avant de sortir en maillot de bain faire griller des saucisses sur des barbecues toujours à disposition. Étonnement, alors que les restaurants – lieux de passages – sont extrêmement calmes et les clients rapides, les saunas sont un lieu de détente bruyants dans lesquels hommes et femmes, toutes générations confondues viennent, presque nus mais affublés d’un bonnet (pour ne pas brûler leur chevelure dorée), partageant leurs aventures hebdomadaires. Ces mêmes Finlandais, dont on observe toujours un geste de recul en les abordant dans la rue pour demander notre chemin, viennent d’eux-mêmes nous donner des conseils dans le sauna, en se moquant volontiers de notre faible capacité de résistance à la transition 115°c – 0°c.

Est-ce donc cela, la conception du bonheur pour les Finlandais ? Coco Wu, étudiante Chinoise de 23 ans en Finlande, livre un bon résumé au Huffington Post britannique : «Les Finlandais sont heureux car ils comprennent que le bonheur est un sentiment simple.» En effet, le bonheur étant un concept dont chacun à son interprétation, il faut prendre un certain recul par rapport à sa culture pour pouvoir apprécier la compréhension finlandaise du terme. De prime abord, les Finlandais sont discrets et réservés, peu d’effluves et à ce jour, encore aucun signe d’affection observé en public pour ma part, si ce n’est un instant volé sur un quai de gare où deux amoureux ont échangé une douce étreinte avant de se quitter. Les bars sont calmes et les bières se partagent autour d’un jeu de société, les boîtes de nuit majoritairement fréquentées par les étudiants étrangers. Deux passions (ou vices, selon les acceptions) visibles : l’alcool et les machines à sous que l’on retrouve dans les supermarchés et jusque sur les ferries.

Bref, les Finlandais sont heureux et vivent selon le « sisu », un état d’esprit entre courage et capacité à se relever, sans se plaindre. Dociles, donc ? En tout cas, loin de la vision romantique que nous, Français, nous faisons du « bonheur », expressif, qui doit se voir et s’entendre. En bref, et comme Meik Wiking, directeur général de l’Institut danois de rechercher sur le bonheur, l’affirme, « le secret du bonheur nordique repose sur leur capacité à endiguer le malheur […] ceux qui s’estiment très malheureux sont peu nombreux». Peu nombreux… alors comment expliquer le taux de suicide en Finlande ?

LE PARADOXE SCANDINAVE : CES PAYS « LES PLUS HEUREUX » OÙ L’ON SE SUICIDE BEAUCOUP

Car, si le pays le plus heureux du monde fait des envieux, il interpelle également par son taux de suicide, de 14,2 suicides par 100 000 habitants par an, le plaçant 35ème sur 183 pays au triste classement des plus hauts taux de suicide, émis par l’OMS en 2015.

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Carte du taux de suicide dans le monde pour 100 000 habitants, OMS

Ce paradoxe est mis en lumière dans l’ouvrage Dark contrasts: The paradox of high rates of suicide in happy places, publié en 2011 par des chercheurs britanniques et américains. Ces derniers identifient plusieurs facteurs dont le premier est celui du culte de la performance dans les pays nordiques où, lorsque tout le monde « réussit », un échec est vécu plus durement et entraîne une frustration trop lourde, notamment pour les hommes (les plus touchés par l’alcoolisme et la dépression). En soi, le bien-être est surtout jaugé à l’aune de celui des gens qui les entourent, et si le voisin leur paraît heureux, leur joie en pâti. Le 1er Novembre sont ainsi révélées les feuilles d’impôts (plus largement, les revenus) de tous les contribuables, faisant encore monter les velléités, en cette bien nommée « journée nationale de la jalousie ». Alors finalement, dans un pays où les gens sont officiellement majoritairement heureux, un passage à vide peut passer pour un échec cuisant et d’autant plus, un échec à être heureux, tout court.

Les auteurs pointent également du doigt la lumière qui fait cruellement défaut dès le mois d’octobre et un soleil qui, en hiver, ne se pointe qu’entre 9h et 15h, heures où les Finlandais sont, pour la plupart, au bureau. L’absence d’éclaircie aurait tendance à noircir les idées, peu recommandée pour les états dépressifs. Cette nuit est aussi signe de solitude et de dérèglement, chacun s’empressant de rentrer chez soi, les restaurants se remplissant dès 17h30, les JT bouclés à 19h et le calme définitivement instauré à 20h. Néanmoins, une lumière peut réchauffer les cœurs en pleine nuit, celle des aurores boréales, rares et époustouflantes, emportant un temps les problèmes dans leurs mouvements.

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Aurores boréales en Finlande, VisitFinland.fi

Finalement, ce bonheur, présenté comme un Graal, une fin en soi, en Finlande et plus généralement dans les pays nordiques, serait-il une quête insatiable, qui épuise et décourage ceux qui n’en aperçoivent pas la lueur ?

Fanny Ruz-Guindos-Artigue

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