ENTRETIEN AVEC PHILIPPE GELUCK AU FESTIVAL POLITIKOS

Philippe Geluck, le célèbre papa du Chat est l’invité des dédicaces au stand de la librairie Le Failler de ce dimanche 4 Novembre, dernier jour du festival Politikos. Dans sa simplicité chaleureuse habituelle, il accepte notre entretien avec enthousiasme. Sur le chemin, je lui parle de sa venue à Brest il y a quelques années, tout de suite il réagit : « Ah oui, c’était pour La Bible selon le Chat ça ! ». Il nous emmène vers une petite arrière salle où bénévoles et invités prennent leur pause. « Servez-vous ! » nous invite-t-il en désignant un buffet rempli de viennoiseries et éclairs au chocolat. C’est donc autour d’un thé que se déroule un entretien presque improvisé.

IEPress : Pourquoi venir à Politikos ?

Philippe Geluck : C’est drôle, vous dites « à Politikos », ça pourrait être le nom d’un autre festival : « Apolitik-os ». Ce que sont tous les autres festivals d’ailleurs. Je participe parce que mon ami Jean-Michel Jian, qui est l’initiateur de ce festival, me parle de ce projet depuis des mois. C’est un ami très cher, il m’a prévenu dès qu’il en a eu l’idée. C’est donc d’abord pour un ami que je suis là. Ensuite il m’a demandé de faire quelques dessins, qui sont projetés parfois sur les écrans, et enfin il  m’a demandé de concevoir le trophée qui sera remis ce soir. Je vais d’ailleurs vous le montrer en exclusivité ! Il cherche dans son téléphone et, entre les photos de ses petits enfants, il trouve enfin une photo du trophée. Voilà, c’est un Chat discobole qui tient dans sa main une bobine de film et on a gravé sur le socle « Politikos 2018 ».

IEPress : En effet, il est dessiné dans le programme.

PG : C’est le trophée officiel, je suis très impatient de voir qui va le remporter.

Interruption de Frédéric Mitterrand qui passe dans la salle et nous aperçoit. Nous avions eu un entretien avec lui un peu plus tôt : « Ah tiens encore vous ! Ils sont très gentils…enfin ils ont l’air ! *rire* Mais ils sont très intéressants ! ». Nous reprenons ensuite l’entretien.

PG : Je suis impatient de voir qui va le recevoir parce que ça pèse une tonne ! C’est en bronze et le fondeur y est allé un peu généreusement avec le métal. La cérémonie sera un moment de joie sauf si le gagnant est un type de 80 ans qui peut pas tenir debout et qui va s’écrouler dans la fosse d’orchestre ! *Rires*

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Finalement c’est Audrey Gordon qui remportera le fameux trophée pour son film Première campagne sorti l’année dernière. Première campagne est l’histoire d’une jeune journaliste qui couvre son premier événement : la campagne électorale d’Emmanuel Macron. Audrey Gordon en plaisante : « On pourra dire au président de la République qu’il a remporté le prix du second rôle ! ». Le film est tourné au plus près des conditions journalistiques, du fait de la contrainte spatiale, ce qui donne au film un réalisme de reportage. Nous avons eu la chance d’interroger Audrey Gordon le soir de la cérémonie. Elle a mis son film en compétition à Politikos, convaincue qu’une première édition d’un festival sur le cinéma politique serait le meilleur moyen de lancer son film, mais sans imaginer remporter la première place. Audrey Gordon a en effet commencé par une carrière de journaliste (« Pas longtemps ! » ajoute-t-elle en riant) avant de se lancer dans le documentaire. Lorsqu’on lui demande ce qu’elle conseille à la jeunesse qui souhaite, comme elle, se lancer dans de nouveaux projets, Audrey Gordon évoque son amie Marceline Loridan-Ivens, survivante des camps et avec qui elle a gardé des rapports inspirants depuis Edith et Lucile. En effet, à cette question elle répondrait « Démerdez-vous ! », ce qui pour Audrey Gordon reste le meilleur conseil aujourd’hui : pour réussir il faut se lancer et se débrouiller pour atteindre ses buts. Audrey Gordon garde donc un souvenir marquant de Politikos et repart avec son lourd trophée en bronze, malgré l’entorse qu’elle s’est faite juste avant de venir ! Mais on vous rassure, elle n’est pas tombé dans la fosse en le recevant !

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IEPress : Politikos est un festival qui a pour thème la communication politique, pensez-vous que votre bande dessinée participe à une sorte de communication politique indirecte ?

PG : Je ne suis pas un dessinateur politique ou d’actualités ; même si, selon les besoins, je peux tout à coup me concentrer sur une période, un événement. Je le fais dans Siné Mensuel, (qui était avant Siné Hebdo), je fais toujours un dessin social, politique, engagé; comme c’est un journal qui essaye de chier dans la colle, j’essaie de le faire avec eux. Par exemple le dessin que je leur ai fourni juste avant de partir : j’ai dit « l’automne 2018 est une oeuvre d’art » et j’ai fait référence à l’oeuvre de Banksy. J’ai mis 3 tableaux, le premier c’est le journaliste saoudien qui s’est fait assassiné à Istanbul, j’ai fait son portrait et il est laminé avec des taches de sang, le deuxième c’est le Brésil qui subit le même sort et qui devient sanglant dans le bas et le troisième c’est les animaux dont on annonce la fin prochaine. Ça c’est un dessin politique, oui.

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IEPress : Comment et où trouvez-vous votre inspiration ? Dans quelle situation ?

PG : Quand je fais du dessin politique c’est clairement dans l’actualité. Quand je dessine dans un mensuel, je reprends l’actualité du moment pour essayer de la passer à ma moulinette personnelle. Les dessinateurs du Canard ou de Charlie Hebdo sont des bouffeurs d’actu. Ils commentent au jour le jour (ou de semaine en semaine) des faits très précis : des agissement de personnalités en conflits, une négociations… La limite de cet exercice pour moi c’est que c’est très daté et que ça devient très vite obsolète. Quand on feuillette un recueil de dessin politique de Plantu, ou de n’importe qui d’une certaine époque, c’est marquant. Prenez un dessin de 98, vous regardez ça, vous étiez pas nés. Vous avez une culture politique parce que c’est ça que vous étudiez, mais le lecteur lambda de 20 ans ne sait pas qui est Pierre Beregovoy, Chabans Delmas ou telle autre personnalité, or des dessins qui parlait de ces gens là à l’époque sont d’une pertinence et d’une acuité totale, mais 10 ans après on sait plus qui c’est. En fait, une actu balaye l’autre, et c’est d’autant plus vrai maintenant avec le phénomène internet. C’est à dire qu’un buzz qui se fait autour d’une petite phrase et qui dégénère, qui déchaîne la colère mondiale, le lendemain y’a un autre tocard qui dit une autre connerie et hop, ça repart et on oublie la précédente. Je vais vous donnez un exemple que personne n’a souligné. Relisez la presse du moment de l’explosion de Fukushima : centrale nucléaire, tsunami, c’est énorme, c’est mondial, c’est comme Tchernobyl, les journaux en sont remplis… pendant quelques jours, parce que qu’est-ce qui arrive et qui va balayer Fukushima ? C’est l’affaire DSK, le Sofitel à New York. Et à partir de ce moment là plus personne ne parle de Fukushima et on ne parle que de DSK. Et c’est intéressant pour voir la hiérarchie des informations : qu’est-ce qui est important dans notre société, c’est Fukushima ou c’est DSK ? On peut en débattre… Donc ma crainte si je traite l’actu au jour le jour c’est de devenir illisible dans quelques années. C’est pour ca que quand j’ai inventé Le Chat, il y a 35 ans dans le Soir, j’ai très vite compris que je devais me concentrer sur des sujets pérennes, des préoccupations intemporelles, pour que mes dessins restent lisibles par les générations suivantes. Et la meilleure preuve que j’ai c’est qu’hier, par exemple, j’étais en séance de dédicaces et y’a des mômes de 8 ans, 10 ans, 12 ans qui lisent Le Chat, des bouquins écrits bien avant leur naissance. Alors, certes les parents les encouragent, mais n’empêche, on se dit que lorsqu’on passe une ou deux générations, c’est bon ça va durer.

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IEPress : Concernant la création, une question qu’on doit souvent vous poser : pourquoi Le Chat, pourquoi un chat ?

PG : Pourquoi pas ? *rire* Je ne sais pas, je crois que j’ai une tendresse particulière pour cet animal, indéniablement, et que le premier animal qui m’ait fait rire dans ma vie était un chat. On habitait une maison à Bruxelles où vivaient deux familles. On circulait librement dans toute la maison et l’autre famille avait un chat, un gros matou qui s’appelait Passe-Partout, et il était tellement gros qu’il ne passait nulle part ! Et ça nous faisait rire, on était môme et en plus comme il n’était pas propre on l’appelait Pisse-Partout. On pleurait de rire en le voyant et il y a peut-être quelque chose de cet animal qui m’est resté. Ensuite, je me suis marié, en 1980, et pour remercier les amis et la famille qui nous avaient fait des cadeaux, j’avais offert un petit carton. Sur ce carton, qui était plié quand on le sortait de l’enveloppe, apparaissait une madame chat avec des yeux papillonnant, et quand on ouvrait le carton il y avait un monsieur chat qui était en train de la lutiner gentiment. Ca nous représentait ma femme et moi et ça a fait rire tout le monde. Trois ans plus tard le journal me demande de créer un personnage qui devait illustrer un événement hebdomadaire et ce chat je devais l’avoir au bout des doigts, ca ne s’explique pas. Je l’ai mis debout, ce n’était plus moi, je lui ai mis un manteau, une cravate et c’est parti comme ca. Quand on invente on ne se dit pas « je vais inventer le best-seller de tous les temps ». Puis il y a la pratique qui vous attache et qui vous lie, il y a la réaction des gens surtout, qui au début ne voyaient pas trop où je voulais en venir et qui finalement s’y attachent aussi. Finalement Le Chat est devenu la mascotte du journal.

IEPress : Avez-vous été surpris par votre succès ? On parle de la création mais…ça ne reste qu’un chat finalement !

PG : Oui c’est sûr, c’est Le Chat, il n’a même pas de nom ! Si on veut analyser le principe est tout de même très basique : c’est un bonhomme, face au lecteur, pendant une case, trois cases, une planche maximum et qui balance des conneries en une bulle ou deux bulles. Il n’y a pas de décors, très peu de partenaires. Si, il  y a Roger le barman parfois, qu’on ne voit d’ailleurs jamais.

IEPress : Il y a vous aussi parfois.

PG : Oui on me voit parfois, enfin il y a moi, sa femme, son fils, sa maîtresse, son neveu… de temps en temps pour servir un gag je les fais intervenir. Et est-ce que j’ai été surpris par le succès ? Le succès on l’espère, mais au départ on ne fait pas ça pour ça, on le fait parce qu’on nous passe une commande, et que vous êtes content de dessiner pour un salaire de misère.

IEPress : Donc au départ Le Chat c’est une commande, ce n’était pas une volonté de votre part ?

PG : Non, moi j’ai jamais rien demandé à personne *rire* On est venu toujours me demander. Et d’ailleurs les seules fois où je suis allé proposer mes dessins à un autre journal, on m’a regardé d’un drôle d’air *rire*. Bref, le succès…d’abord on se rend compte que ça commence à plaire aux gens, y’a même un jour un type qui est venu me dire : « Oh j’ai vu un truc dans le Soir, tu adorerais c’est tout à fait le genre de connerie que tu aimes », je lui demande ce que c’est et il me dit « un Chat », je réponds « Ah bah oui c’est moi qui l’ai fait ! ». A l’époque je ne signais pas mes dessins. Et puis il y a une demande des gens dans la rue, qui commencent à me demander s’il y aura un album. Là, je demande à Casterman si je peux faire un album, ils me disent « Non, on ne pense pas que ça puisse avoir du succès ». Je demande à un deuxième éditeur, un troisième, ils disent non. Et puis un an plus tard, de plus en plus de gens me demandant si un album va sortir, je me dis que ce serait tout de même trop bête de ne pas tenter le coup. Je me dis que je vais le faire moi-même, à compte d’auteur. Au cas où j’en reparle à Casterman et là le gars me dit « Le boulot d’un éditeur c’est d’éditer et celui d’un auteur c’est de créer, donc on va le faire ». Et ils le font, mais un peu trop sur la réserve : ils sortent six mille exemplaires qui sont vendus en un jour et demi. Alors ils en retirent six mille, et c’est revendu, et de retirages en retirages on atteint des scores impressionnants. Eux n’y croyaient pas. Tout le monde est enchanté, du coup j’en refait un autre l’année d’après mais ils me disent « Du calme ça a marché la première fois mais on va pas se prendre le melon non plus » et ils en retirent six mille exemplaires qui sont de nouveau vendus. Ils se retrouvent en rupture de stock comme ça dix fois d’affilé. Pour le troisième album le succès est encore plus grand. Je me dis « Là ça y est, ils vont réagir »… et bah non ils retirent de nouveau six mille exemplaires et rebelote ils refont le même coup ! Ce n’est qu’à partir du quatrième tome qu’ils ont commencé à tirer cinquante mille puis soixante-dix mille exemplaires. Maintenant ils tirent deux-cent-cinquante mille exemplaires. Il y en a un qui est arrivé à trois-cent-cinquante mille, c’est énorme ! Je suis dans les meilleures ventes de l’année. Donc le succès on le goûte, on se dit « wouah c’est trop bien! », mais moi le succès ce n’est pas matériellement qu’il m’intéresse, c’est dans le partage. Si je fais marrer cent mille personnes, c’est très bien. Si j’en fais marrer cinq cent mille, c’est encore mieux. Donc le succès on ne s’y attend pas, on ne le cherche pas, le seul truc c’est qu’au début, dans le Soir, quand je commençais depuis quelques semaines, j’avais le sentiment que j’avais inventé quelque chose d’important pour moi, je ne savais pas encore quoi mais j’avais comme le sentiment que ce serait quelque chose dans ma vie. Et ça l’a été…ça l’est…et ça le sera !

IEPress : Et les dédicaces tout à l’heure vont prouver votre succès, c’est important pour vous ces moments de partage, cette rencontre avec vos lecteurs ?

PG : Oui mais là il n’y aura personne !  *rire *

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IEPress : Est-ce que pour vous la notoriété change quelque chose ? Ça doit être étrange d’être reconnu d’un coup, d’avoir des gens qui vous reconnaissent ?

PG : Vous savez on s’y habitue, doucement au départ mais on s’habitue. J’ai fais un peu de télé en Belgique, j’ai été chez Drucker et chez Ruquier, et c’est un peu surprenant on me disait « ah je t’ai vu à la télé ! ». Mais ça ne se fait pas en un jour, c’est progressif. J’ai fais une émission avec des enfants, c’est adorables les enfants, ils n’ont pas de filtre. Un un jour il y en a un qui vient vers moi et qui me dit « Je ne savais pas que t’étais aussi en couleurs ! » parce qu’il avait la télé en noir et blanc chez lui. Donc on s’y habitue mais ça reste hyper touchant à chaque fois, parce que j’ai la chance de procurer du rire et du plaisir et que les gens viennent me le dire. On vient me voir pour me dire « Merci, ça me fait du bien ! ». Je reçois des lettres juste touchantes et puis d’autres qui sont bouleversantes ! J’avais reçu une lettre d’un monsieur. Sa femme était atteinte du cancer et allait de plus en plus mal, il lui a donné un de mes livres et elle est repartie à la hausse. Il a dit qu’elle est revenue à la vie ! Puis elle est allé de nouveau mal donc il lui a donné un nouveau livre et elle allait mieux. Alors à l’époque j’avais quinze livres, donc elle a tenu un peu plus longtemps. Et c’est bouleversant. Une autre dame m’a dit qu’elle a retrouvé goût à la vie, elle était tombée dans la dépression , elle a trouvé un de mes livres et elle s’est entendu rigoler et elle a réalisé « Mais au fond je vais pas mourir j’ai envie de vivre ! ». Des enfants autistes, dont les parents me disent « y’a que le chat qui les fait sortir de leur prison intérieure ». Rien que pour tout ça on se dit que ça vaut le coup. Alors après la notoriété en elle-même c’est bullshit, vous mettez une vache à la télé tous les soirs, elle va devenir la vache la plus célèbre mais ce n’est qu’une vache, elle s’en fout. C’est pour ça que la notoriété apportée par la télé-réalité, c’est bizarre, c’est dérangeant presque. Si la notoriété est la résultante d’un travail qui est apprécié et qui se poursuit alors ça vaut le coup. Moi ça commence à faire quelques années et mon angoisse c’est de faiblir, de décevoir.

IEPress : On se sent une responsabilité vis-à-vis de son public ?

PG : Oui absolument !

IEPress : C’est vraiment la symbiose avec le public que vous recherchez ?

PG : Oui, enfin je ne la cherche pas pour aller dans son sens. Si vous regardez mon dernier bouquin, il est plutôt violent, donc ceux qui aiment le chat qui est plus tranquille, plus familial, et bien ils vont moins apprécier. Le Chat s’est un petit peu radicalisé.

IEPress : Est-ce que vous trouvez que l’humour a changé entre vos débuts et l’humour d’aujourd’hui ? Est-ce que vous vous êtes déjà interdit de dire des choses ?  

PG : Alors je ne pense pas que ce soit l’humour qui ait changé mais la société. On est dans une période où les choses se rétrécissent, l’ouverture aux autres se rétrécit. Les communautarismes, les susceptibilités de certaines communautés sont devenues telles que certains s’empêchent d’avancer librement. On voit bien avec les caricatures de Mahomet et la tragédie de Charlie. Mais au-delà de ça il y a de plus en plus de plaintes et d’associations défendant les minorités homosexuelles, transgenres, handicapées, étrangères, africaines… qui disent « Attendez si vous riez de ça vous insultez ma communauté »… Alors ça va aussi ! C’est sûr que les blagues de bas-étages peuvent entretenir l’homophobie, l’antisémitisme, le racisme, etc, mais l’humour que je pratique, et que j’espère subtil, est surtout une dénonciation de ces calamités. Je ne peux pas bannir l’homosexualité des blagues que je vais faire !

IEPress : Sinon on en arrive à bannir toutes les blagues.

PG : Exactement! J’ai un dessin dans l’album que je sors que je relisais à une journaliste et le titre c’est « GPS pour orientation sexuelle ». On entend le GPS qui dit « Vous descendez de 20cm en dessous des nichons et vous arrivez à la foufoune, votre destination. Si ce n’est pas une foufoune mais un zizi, faites demi-tour immédiatement » et le Chat dit « Je ne sais pas comment on faisait avant ». Il est certain qu’une association homosexuelle pourrait me dire « Quoi si on tombe sur un zizi il faut faire demi-tour, vous stigmatisez la communauté » alors que non ! Alors là je leur dirais « Les gars, vous faites une mise à jour de votre GPS et il vous dira le contraire » ! Il faut essayer de répondre avec humour à des gens qui vous disent qu’on ne peut pas rire de tout. Et il faut en général aborder les sujets sérieux avec un angle qui montre bien qu’on est dans l’humour.

IEPress : On répète beaucoup « On ne peut pas rire de tout », mais justement on est légitime si on rit de tout et pas seulement d’un groupe?

PG : Voilà, exactement ! Pourquoi y aurait-il des sujets desquels on ne peut pas rire ? Parce que si on pose la question a contrario, « Peut-on parler de tout avec sérieux ? », j’aurai tendance à dire oui, on analyse, on parle sérieusement de tout. L’angle humoristique c’est aborder les mêmes sujets avec le second degré et la dérision, et ce n’est pas moins intéressant que la façon sérieuse de les aborder. On peut les aborder de façon poétique, iconoclaste, anarchiste, idiote, enfin tout est dans l’humain et l’humour justement permet de débusquer des choses qui prendraient énormément de temps à analyser sérieusement, parce qu’il faudrait une analyse historique, etc. L’humour, j’ai l’impression que, quand on le pratique, on parle entre gens qui ont la même conception, 1 de la liberté d’expression, 2 qu’on peut rire de tout et 3 que le second degré est primordial. Et là votre génération va avoir du taf ! Parce que j’ai l’impression que le second degré est en régression… Je pensais que  c’était une chose acquise pour toujours, moi je l’ai découvert quand j’étais môme, mes parents le pratiquaient, mon grand-père le pratiquait, dans les journaux, les livres que je lisais, tout était toujours au second degré. Comme pour la démocratie je me suis dit « C’est une valeur partagée par tous, c’est là pour toujours, maintenant qu’on y est arrivé ça va rester ». Et bien on peut voir le résultat aujourd’hui, il suffit de jeter un oeil au Brésil, en Hongrie, en Italie, etc. La démocratie est en danger et on doit la chérir, on doit la protéger, on doit la préserver et l’humour au second degré c’est pareil. Il y a des gens qui le contestent, mais parce qu’ils ne le comprennent pas, et parfois il suffit d’un peu de pédagogie pour le faire comprendre et ensuite le faire admettre. Je vous donne un exemple : avec Plantu et Cartooning for Peace on avait fait une exposition à plusieurs dessinateurs à Molenbeek, quartier sensible de Bruxelles et quartier d’origine de plusieurs assassins terroristes. Et il y avait des mômes de la troisième ou quatrième générations d’origine marocaine qui sont effectivement dans ce raidissement identitaire : « Non on ne peut pas rire de l’Islam, de la religion, Dieu c’est sacré, etc ». Il y en avait notamment un qui s’appelait Oussama et qui était né en 2003 ou 2004. Après le 11 Septembre ses parents l’appellent Oussama, à mon avis ce n’est pas tout à fait innocent. Je lui explique : « Toi tu es croyant, moi je ne le suis pas. Tu as une religion et tu en respectes les règles. Moi je le respecte, ça ne me regarde pas, c’est ta vie, ton intimité. Mais en échange j’aimerais que toi tu ne me juge pas dans mon athéisme, c’est ma liberté de ne pas croire en Dieu. Moi qui ne suis pas musulman je peux manger du porc, je ne dois pas faire mes prières et je le dis honnêtement je pourrais dessiner votre prophète. Comme je ne suis théoriquement pas soumis aux règles d’interdiction rien ne m’en empêche. » Il me répond « Oui d’accord mais pas le Prophète, ça il faut pas ». Je lui réponds : »T’inquiète pas, je ne lai jamais dessiné et je ne vais jamais le faire parce que je sais que vous êtes très sensibles sur ça. Mais tu ne va pas m’empêcher de manger du jambon ! C’est délicieux et je n’ai rien contre ça. C’est comme les anglais qui roulent à gauche en Angleterre, quand il viennent en France ils roulent à droite, même si pendant toute leur vie on leur a répété qu’il fallait rouler à gauche. Et bien s’ils étaient comme certains fondamentalistes musulmans ils diraient « On roule à gauche parce que c’est la règle ça doit l’être pour tout le monde ! » et bien ils viendrait en France et ils rouleraient à gauche…pas longtemps ! Ça fait rigoler, et bien la religion c’est pareil. » J’expliquai aussi le second degré, on dit une chose mais on montre clairement qu’on ne la pense pas. Je prends l’exemple d’un père qui joue avec son enfant de trois ans, il le poursuit en lui criant « Je vais te manger ! », l’enfant hurle, il fuit, mais il rigole, et le père l’attrape et ils rigolent. L’enfant de trois ans, il comprend très bien que c’est du second degré, il sait très bien que son père ne va pas vraiment le manger . C’est ça le second degré ! On se met d’accord pour jouer à quelque chose et, pardonnez moi, mais si un enfant de trois ans peut le comprendre alors je pense que beaucoup de personnes pourraient faire l’effort de le comprendre aussi.

IEPress : Aujourd’hui il y a beaucoup de débat autour d’humoristes qui, sous couvert de second degré, font passer des idées condamnables, dans ce cas-là que fait-on ?

PG : Eh oui… Dans ce cas-là eh bien on condamne, on dit que ce n’est pas drôle. Parce que si c’est un type qui prône un discours nazi, devant un public nazi en racontant des histoires juives, il y a un réel problème, parce que c’est de l’incitation à la haine, c’est politique, c’est inacceptable. Maintenant si c’est un juif, devant un public multiculturel, qui raconte des blagues sur son expérience, là ça fait rire tout le monde. Mais je ne sais pas vous, moi je connais peu, voire pas, d’humoriste nazi qui soit vraiment drôle. En général, ceux qui font des blagues détestables au premier degré, ce n’est plus de l’humour, c’est de l’appel à la haine et c’est condamnable. D’ailleurs regardez un peu dans les journaux d’extrême droite, les dessins, les blagues, moi je trouve que c’est toujours nul à chier ! Dans des journaux d’extrême gauche, des dessins militants comme il y a eu à une époque, c’est pas drôle non plus. Parce que dès que ça devient militant c’est au premier degré et moi, ce qui m’intéresse dans l’humour, c’est cette distance.

IEPress : Donc l’humour ne doit pas être militant pour pouvoir l’être ?

PG : Non, c’est plus compliqué…Vous êtes déjà journaliste dans l’âme, vous pouvez titrer « Geluck : l’humour ne doit pas être militant » *rire* Si, on peut militer avec humour, mais j’ai un peu une méfiance de l’humour militant. J’ai un peu peur en le faisant de perdre mon âme d’humoriste, parce que le militant passe avant. Mais je le fais aussi, ça m’arrive de mettre Le Chat au service de causes solidaires. En 2017 j’ai soutenu 45 causes solidaires à travers des dons de tableaux, de dessins, de présences à des soirées de solidarité, de charité, etc. Je me dépense sans compter dans ces choses là. Mais c’est vrai que dans ces moments je ne suis pas forcément le plus marrant, ça m’arrive de chercher à émouvoir. Tout récemment, avant de partir, j’ai fait un dessin pour une association qui s’appelle Gamelles pleines (le site officiel : https://www.gamellespleines.fr/), c’est une association qui se soucie de prendre soin du bien-être animal des SDF. Il y a deux êtres qui souffrent et, peut-être par pudeur, ils se concentrent sur l’animal. C’est une jolie idée parce que ce sont des gens qui se soucient du bien-être animal et particulièrement de gens en difficulté. Je leur avais promis et si je promets, je fais. Donc le dessin c’est Le Chat qui donne des croquettes à un chien et qui dit « Si j’aide le chien, j’aide le maître ». Alors c’est pas à se rouler par terre de rire, c’est tendre, ça fait passer un message. Ca c’est de l’humour militant positif, de l’humour poétiquo-militant.

IEPress : Sur les sujets sensibles il faut savoir prendre de la distance ?

PG : Oui, il faut surtout essayer, sur les sujets sensibles, d’être irréprochable et de prendre l’ennemi à revers pour qu’il ne comprenne pas, parce que l’ennemi est souvent con donc s’il ne comprends pas la blague et les autres si, c’est d’autant plus jouissif.

IEPress : Est-ce que, par exemple, le livre de Pierre Desproges Les étrangers sont nuls, quelqu’un qui le lit aujourd’hui et qui n’a pas forcément d’esprit critique, qui ne connaît pas Pierre Desproges, peut dire que c’est discriminant ?

PG : Moi je n’ai aucun problème avec ça, je pourrais le ressortir aujourd’hui. Récemment j’ai participé à un autre gala de charité pour un théâtre qui va mal. Il y avait trois soirées devant mille personnes à chaque fois et les recettes allaient en soutien au théâtre. Je devais parler quinze-vingt minutes, et j’ai fait une espèce de digest « Ma vie mon oeuvre » au milieu d’autres artistes. Dans ma partie, à un moment, je leur dit « Regardez ici, le Magical Theatre, vous venez soutenir une cause et il vous donne un spectacle magnifique. Est-ce que les cancéreux quand vous leurs faites un don ils vous font un spectacle pour vous dire merci ? Ça n’encourage pas à donner ! Pareil, les petits enfants des pays pauvres, est-ce qu’ils viennent faire une petite danse ? Non. Est-ce qu’ils viennent fabriquer des Nikes ? Ah bah oui, ça ils en font… » Donc j’étais dans le mauvais goût à outrance et j’ai d’ailleurs reçu un mail d’une dame qui disait « C’est insoutenable… » mais non ! Ce n’est pas insoutenable, c’est ce que les gens pensent, je caricature un point de vue d’un con qui parlerait de ça. Heureusement je n’ai reçu qu’un mail, ça aurait pu faire polémique. Donc Desproges qui dit « Les étrangers sont nuls » pour moi c’est tellement évident que c’est pour rire, tellement absurde. Quand Hitler écrit Mein Kampf, c’est une autre façon de dire « les étrangers sont nuls », mais qui est moins drôle que celle de Desproges.

IEPress : Si vous aviez un mot pour décrire le monde aujourd’hui ?

PG : Euh…un mot… alors attendez je vais trouver…On est pas en direct alors j’ai le temps de réfléchir ! *Il prend quelques temps de réflexion* Y’en a quatre, et c’est une expression… Ça pourrait être « La messe est dite » ou bien « Dans le mur ». C’est rien de très optimiste… »Adieu monde cruel » ? Pour le coup ce n’est pas du second degré, on est dans un train fou. Je pense à votre avenir et à mes petits enfants et je suis anéanti par ce qu’on vous laisse. On est dans un train fou qui n’a plus de frein, qui n’a plus de machiniste et de toute façon il ne pourrait plus rien faire, et on roule vers un ravin, à toute vitesse… et on est dans le train. Alors certains sont dans le wagon restaurant, ils prennent un dernier bon moment, certains sont en première classe, d’autre en seconde ou en troisième, certains sont sur le toit, mais voilà, on roule et il n’y a plus de moyen de descendre en marche. Et moi je suis dans le couloir et je fais des claquettes, pas pour passer le temps mais pour distraire les passagers.

IEPress: Et au final c’est le conducteur qui voit arriver en premier le ravin?

PG : Ah oui c’est, le conducteur qui tombe en premier mais de toute façon même le dernier va suivre ! Alors maintenant, est-ce que parmi nous, parmi vous, est-ce qu’il y aura un James Bond qui va réussir à monter sur le toit et remonter les wagons jusqu’en tête de train, à réveiller le machiniste, parce que c’est ça ! Il est peut-être évanoui, peut-être qu’il sait, qu’il suffit de taper un code pour freiner, commencer à ralentir. Alors est-ce qu’il y en a un qui va oser, comme ça, remonter le train, réveiller le machiniste et lui expliquer – en espérant qu’ils parlent la même langue – qu’il faut réagir. C’est ce qu’on doit faire, c’est ce qu’on doit faire malgré tout, essayer de trouver des moyens de remonter le train.

IEPress : Il ne faut pas se dire que, sous prétexte qu’il n’y a plus de frein, il faut vivre ce qu’on a à vivre sans se préoccuper de la chute.

PG : Non voilà, parce que ça c’est le danger, c’est de se dire « Puisque c’est foutu, consommons et on va tous crever ». C’est inévitable, mais c’est pas parce qu’on va mourir un jour que les autres ont envie de crever aussi. Alors là, on essaye de parler des choses avec un regard d’humour noir, mais je suis persuadé qu’en réalité on a le pouvoir de faire les choses, vous avez le pouvoir de créer des associations, vous avez le pouvoir de conscientiser vos réseaux, de dire qu’il faut calmer le truc, qu’on parle de croissance mais que finalement la croissance ça ne mène nulle part. En venant ici on passait devant des magasins de fringues et ça me faisait penser à cette surproduction de fringues : on a tous dix fois trop de vêtements ! Quand j’étais petit on avait un pull, un pantalon et basta ! Et l’été on avait une petite chemise et un short. Maintenant tout le monde a des armoires pleines de choses qu’on ne porte pas. Quand on sait qu’il faut des centaines, si ce n’est pas des milliers, de litres d’eau pour produire le coton d’un seul tee-shirt. Il faut – enfin il ne faut pas mais on utilise – des pesticides qui empoisonnent le cultivateur indien, qui rend ses enfants handicapés, etc…On se dit « Mais bordel est-ce qu’on a besoin d’avoir quarante tee-shirts dans son armoire ? » On en met qu’un à la fois, on en a deux et on les lave entre temps…Est-ce qu’on est obligé d’aller faire des weekends à Copenhague ou ailleurs, juste pour s’envoyer en l’air à Barcelone ? Prendre l’avion c’est sûr ça coûte pas cher aujourd’hui avec le low-cost mais quelle est l’utilité de pourrir l’atmosphère avec ces vols d’avion qui ont augmenté, qui sont en constante augmentation, qui sont responsables de 10% de la pollution globale ? Est-ce que vous savez qu’un vol Paris-New York fait fondre deux mètres carrés de banquise…par passager ! Quand on voit comme le pôle Nord a déjà rétréci, comme le pôle Sud va fondre comme un glaçon dans un verre de Martini, alors il faut qu’on arrête de prendre l’avion ! On va me dire « Vous êtes contre les compagnies low-cost, y’a que les riches qui peuvent prendre l’avion ! ». Ouais je m’en fous ! Qu’ils le prennent, qu’ils payent et qu’on replante des arbres avec ça. Mais qu’on arrête de faire voyager la moitié de la planète vers l’autre côté ! Un milliard de chinois qui viennent nous dire bonjour, c’est bien gentil, mais ça va nous faire crever. Et on a la maîtrise de ça si on le veut. Alors ça ne va évidemment pas être parce que toi, ou toi, si vous décidez de ne pas prendre la voiture pour aller acheter le pain à l’autre bout de la rue, qui allez régler le problème, mais il faut essayer de contraindre les dirigeants à se calmer de ce côté là et à faire des lois. Parce que même ceux qui ont une bonne volonté se battent contre la puissance économique qui n’a aucune moralité, qui est le fossoyeur de l’humanité et ça me fait redevenir très pessimiste. Mais dans un combat juste on peut aussi donner un sens à sa vie et se dire qu’on sera passé sur Terre en essayant de faire les choses bien plutôt que de se dire « Haha je les ai bien n… J’ai fait tout ce que j’ai pu pour les empoisonner ! »

IEPress : Un petit message plus optimiste pour finir ?

PG : Vive les jeunes ! *rire* C’est vrai qu’on compte sur vous, j’ai honte et en même temps c’est vrai que j’ai une conscience écologiques depuis les années 70, j’ai toujours essayé de mettre en actes mes convictions, mais en même temps je fais partie de cette générations qui a tout foutu en l’air. Depuis l’après-guerre jusqu’à maintenant, ce sont les soixante ans qui ont tout déréglé sur l’équilibre écologique de la planète. Alors ça a commencé depuis la Révolution industrielle mais ça monte progressivement et puis ça augmente d’un coup. Donc oui, c’est pas seulement moi qui suis responsable, mais faire partie de cette génération ça me fout un peu la honte. Alors on compte sur vous les jeunes pour arranger la situation !

C’est sur cette exhortation semi-optimiste que l’entretien s’achève, déjà presque une heure de conversation passée comme un quart d’heure. Geluck rejoint le stand de dédicace où l’attendent déjà un père et ses deux jeunes filles. IEPress repart avec une belle leçon d’humanité, et un petit dessin en prime !

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Entretien réalisé par l’équipe IEPress de Rennes

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