LES GRANDS FESTIVALS DE CINÉMA: QUAND LA POLITIQUE S’INVITE DANS LES SALLES OBSCURES (ARTICLE JDO)

Cet article a été écrit dans le cadre du partenariat entre ScPo_France et le Jeu de l’Oie, la revue internationale de Sciences Po Lille. Bien plus qu’un canard, Le JDO est une revue papier, écrite, illustrée et montée par les étudiants ! Pour en savoir plus, c’est par ici que ça se passe : http://lejeu2loie.fr

Septembre 1939. Sur les bords de la Méditerranée, on assiste à la naissance d’un événement d’un nouveau genre. Le cinéma est à la fête, la France célèbre une de ces heures de gloire ; les grandes stars du cinéma américain et français se pressent sur la Croisette. Des sables de Cannes naît le festival de Cannes. Le président du jury, l’un des créateurs du cinématographe, Louis Lumière, célèbre cette grande messe du cinéma en accueillant Judy Garland et Gary Cooper fraîchement débarqués d’un transatlantique affrété pour l’occasion. Ceci est le décor idyllique d’un festival qui n’a pas eu lieu. Au même moment, les Allemands s’emparent de Dantzig et la guerre éclate. La première édition du festival de Cannes est mort-née¹.

Dès leurs origines, les grands festivals de cinéma servent de représentations et d’outils politiques pour les États. Une doxa semble dire que “l’art ne peut supplanter la politique”. La Mostra de Venise, premier des grands festivals, est très rapidement instrumentalisée par le régime fasciste de Benito Mussolini. Le festival attire toutes les têtes d’affiche de ce nouvel art : on y voit John Ford, Katharine Hepburn, Josef von Sternberg, Marlene Dietrich, Jean Gabin et bien d’autres. C’est une fête populaire pour le cinématographe, discrètement assombrie par la main du fascisme. À l’issue de l’édition de 1938, les vainqueurs sont imposés par les autorités : les Dieux du Stade de Leni Riefenstahl, documentaire à la gloire des Jeux Olympiques de Berlin de 1936, et Luciano Serra, pilote de Goffredo Alessandrini, film de propagande italien, sont récompensés. C’est en réaction à ce palmarès qu’est créé le festival de Cannes en 1939 – ou tout du moins que l’organisation du festival est prévue. Les États envoient au festival les films à sélectionner et déterminent un nombre de jurés par pays. Cannes devait être “le festival des démocraties contre les dictatures”, le festival du monde libre¹. Cette même topologie est reprise en 1951 par un officier américain qui décide de créer un festival de cinéma à Berlin. La Berlinale, dernier né des grands festivals, fut, à l’image de la ville qui l’abrite, le symbole du conflit latent entre les États-Unis et l’URSS jusqu’à la chute du régime soviétique. Le rôle des grands festivals naît d’un combat politique. Tout au long de leur histoire, ils ont été instrumentalisés.

Jean Cocteau – « Le festival de Cannes est un no man’s land apolitique » ; ou pas

Dès 1946, la compétition entre grands festivals reprend de plus bel. De grandes tensions naissent entre la France et les États-unis. Les accords Blum-Byrnes sont ratifiés et imposent la priorité aux films américains sur le marché français. Le festival de Venise, entaché par la collaboration fasciste, profite de cette querelle pour s’attirer les bonnes grâces du parrain américain. Une guerre d’influence entre Cannes et Venise est lancée pour obtenir le monopole de la manifestation cinématographique. Les États-unis utilisent ce désaccord pour essayer de faire infléchir la France ; cette lutte aboutit finalement à la signature d’un accord, censé rester secret, entre les deux festivals, mettant en place une alternance : en 1947, Cannes est international, Venise national et inversement pour l’année 1948. L’accord devient vite caduc face à sa divulgation dans la presse et au manque de volonté affiché des Italiens. Les éditions nationales ne le sont que de façade puisque seul l’intitulé “national” est retiré du nom du festival, la sélection accueillant la même proportion de films étrangers que lors d’une édition internationale².

Pour éviter les querelles entre l’Est et l’Ouest, le festival de Cannes adapte son règlement en s’octroyant “le droit de refuser l’admission d’un film s’il le juge de nature à blesser un sentiment national de nations amies”. Autant dire que le bloc soviétique n’était pas spécialement la bienvenue. Les films américains dominent majoritairement l’affiche et leurs autorités n’hésitent pas à effectuer une forme de chantage sur la Croisette pour préserver ce statut quo. Cinquante-et-un films américains sont projetés de 1946 à 1955 contre 11 films soviétiques. Malgré sa volonté de  s’émanciper du festival de Venise et de son douteux passé, Cannes en est arrivé à mettre en place indirectement ces mêmes pratiques. L’édition de 1956 est venue couronner de la plus belle des manières ses ingérences diplomatiques. Les films représentants la République démocratique allemande et la République populaire de Chine sont refusés pour outrage à un sentiment national des nations amies. La suite du festival est digne d’un vaudeville : successivement, les Anglais, les Finlandais et les Polonais retirent leurs films pour ne pas blesser les Japonais, les Russes et les Allemands. Quand Jean Cocteau affirme que le festival de Cannes était un no man’s apolitique, c’est surtout un souhait de sa part, lui qui a créé le festival de Biarritz pour contrer l’influence étatique exercée sur Cannes. La place de la politique doit être réduite, et le cinéma doit être de nouveau au centre de l’écran. L’académicien rend compte de ses ambiguïtés cannoises dans une citation restée célèbre : « Couronnez un Américain, vous êtes vendus à l’Amérique. Couronnez un Russe, vous êtes communiste. ». Avec la baisses des tensions Est-Ouest à l’aube des années 1960, les grands festivals ressentent un vent de changement initié par les cinéastes eux-mêmes⁴.

Une lutte sans fin

Le temps est désormais à la contestation. Elle grandit au sein des cinéastes de la génération de l’après-guerre, qui souhaite s’émanciper des créations de leurs aînés. En mai 1968, les foules étudiantes scandent “sous les pavés, la plage !”. Cette plage, c’est celle de Cannes qui devient malgré elle solidaire de la colère étudiante. Sous l’impulsion de Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Berri et d’autres cinéastes, le festival est clos prématurément. S’amorce un mouvement de contestation de mainmise étatique sur les grands festivals. Deux ans plus tard, c’est le festival de Berlin qui subit le même sort. Alors que les États-Unis s’embourbent dans le conflit vietnamien, la projection du film O.K. de l’Allemand Michael Verhoeven crée le scandale : en cause, la représentation d’un viol d’une Vietnamienne par un groupe de soldats américains. L’anti-américanisme affiché ne passe pas pour le président du jury, le réalisateur américain George Stevens, qui décide d’annuler la projection du film. La polémique enfle et le jury se déchire autour de la question d’une censure politique ; le festival doit alors s’interrompre. La direction prend acte de cette décision qui marque un précédent dans son histoire : désormais, une place plus importante est offerte aux productions artistiques indépendantes⁵.

En 1991 l’URSS tombe, offrant une place élargie à l’hyperpuissance américaine sur la scène internationale. Le temps du rapport de force entre États appartient au passé. Désormais, ce sont davantage les dynamiques propres au marché du cinéma qui tiennent le devant de la scène. Les festivals reflètent les dernières tendances en vogue dans l’industrie cinématographique. L’apparition des plateformes de streaming en ligne, comme Netflix ou Amazon Prime qui produisent leurs propres films et séries, divise les festivals sur l’attitude à adopter. Si la Mostra n’a pas tergiversé et a adopté avec enthousiasme l’arrivée de ce nouvel acteur sur le marché, Cannes se montre plus conservateur. En 2017, nouveau scandale sur la Croisette. La présence du film Okja du réalisateur coréen Bong Joon-ho est l’objet de la discorde. Non pas le film en question, mais son producteur, le géant du streaming Netflix. En effet, la chronologie des médias qui interdit en France la parution d’un film en streaming en même temps que sa sortie en salle donne de l’urticaire aux organisateurs et au jury. Peut-on décerner un prix à un film qui ne sera jamais diffusé en salle ? Impossible pour les plus conservateurs. Okja ne peut prétendre à recevoir de prix ce qui pousse Netflix à boycotter le festival qui refuse à l’avenir de projeter ses créations en compétition officielle. Cannes se priverait-il dès lors d’un potentiel vivier cinématographique, d’autant plus que des réalisateurs internationalement reconnus comme Martin Scorsese signent une prochaine réalisation pour le géant américain ?  Venise n’hésite pas de son côté à ouvrir grand les bras à ce nouveau venu. Le film Roma du mexicain Alfonso Cuaron, produit par Netflix, reçoit le Lion d’or en 2018, récompense suprême auquel il n’aurait pu prétendre à Cannes.

En définitive, les grands festivals sont victimes et acteurs des relations internationales et de leurs concurrences. Le cinéma n’échappe pas à la liste de  tous ces arts instrumentalisés par la politique. Ils n’en sont que l’une de ses représentations les plus visibles. Victime de leurs désaccords politiques, les grands festivals sont de plus en plus dépassés par l’émergence de nouveaux festivals, indépendants, qui se revendiquent plus proche des cinéastes. De par ailleurs, Netflix revendique également l’indépendance accordée à ses réalisateurs dans leurs choix artistiques. Face à ces deux phénomènes, les grands festivals semblent être de plus en plus à la peine dans le concert des vitrines du 7ème art, le cas le plus criant étant le festival de Cannes.

Par la plume de Victor di Bartolo, étudiant en 1A à Sciences Po Lille


Notes :

¹ LOUBES Olivier, Cannes 1939, le Festival qui n’a pas eu lieu, Armand Colin, Paris, 2016

² LATIL Marie-Laure, Politique et cinéma : de l’exposition cinématographique cannoise au festival international 1939-1998, DEA soutenu à la faculté de lettres de Nice

³ https://www.franceculture.fr/geopolitique/cannes-est-apolitique

⁴ LATIL Loredana, Le festival de Cannes sur la scène internationale, Nouveau Monde Éditions, Paris, 2005

https://www.berlinale.de/de/archiv/jahresarchive/1970/01_jahresblatt_1970/01_Jahresblatt_1970.html

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