ESQUIVER LA CENSURE, L’ART DES FILMS IRANIENS

Cet article a été écrit dans le cadre du partenariat entre ScPo_France et le Jeu de l’Oie, la revue internationale de Sciences Po Lille. Bien plus qu’un canard, Le JDO est une revue papier, écrite, illustrée et montée par les étudiants ! Pour en savoir plus, c’est par ici que ca se passe : http://lejeu2loie.fr


Dans un pays où règne un ordre politique et moral stricts, le cinéma n’a pas disparu. Mais tester les limites de la censure est nécessaire pour que les réalisateurs expriment leur créativité derrière l’écran.

Si nul n’est prophète dans son pays, certains le sont encore moins que d’autres. Jafar Panahi – quatre fois primé à Cannes (1995, 2003, 2011, 2018), trois Ours d’argent à Berlin (2006, 2013, 2015) – est l’un d’eux. Interdit de tourner depuis 2010 pour avoir filmé les manifestations anti-gouvernement, le réalisateur a également interdiction de quitter le territoire. En 2006, il avait déjà choqué le pouvoir en filmant l’histoire d’une jeune fille qui se déguise pour aller voir un match de foot, alors que les stades sont toujours réservés aux hommes. 

Qu’à cela ne tienne, il se fait chauffeur de taxi : de quoi amasser les histoires de ses concitoyens, avant de les tourner avec amis acteurs : Taxi Téhéran est né, comme un road trip dans le huis-clos d’une voiture. « Jour après jour, je prenais donc des taxis où j’écoutais les histoires des passagers. Certains me reconnaissaient, d’autres pas. Ils parlaient de leurs problèmes et difficultés quotidiens. Et puis, j’ai pris mon téléphone portable et j’ai commencé à filmer. Tout de suite, l’ambiance a changé et l’un des passagers m’a dit : « Merci d’éteindre ton gadget pour qu’on puisse au moins ici parler. » J’ai compris que je ne pouvais pas faire un documentaire sans mettre en danger les passagers. Mon film devait prendre la forme d’une docu-fiction »,  raconte dans sa note de travail le réalisateur.

Toléré mais surveillé

C’est tout le paradoxe du cinéma iranien : encensé à l’international, de plus en plus populaire dans le pays avec près de 350 salles soit un doublement en douze ans selon l’UNESCO, le septième art, jamais interdit, a toujours été étroitement surveillé et même « guidé ».

En août 1978, alors que la pression des islamistes en Iran s’accentuait, le cinéma Rex, à Abadan, a été incendié, tuant au moins 470 personnes, vraisemblablement du fait des futurs révolutionnaires. Mais contre toute attente, pour son premier discours après son retour en Iran, l’Ayatollah Khomeiny déclare qu’il n’est pas contre le cinéma, mais contre la corruption à l’intérieur de celui-ci. Le cinéma doit éduquer les gens et, comme tout art, il doit se mettre au service de l’islam, rapporte Asal Bagheri, auteure d’une thèse sur le cinéma iranien.

« Les trois responsabilités majeures du Ministère concernant le cinéma sont les suivantes : hemayat (soutien), hedayat (guider) et nezarat (contrôle) », précise Asal Bagheri. Chaque film doit passer devant deux commissions pour valider le scénario puis le montage.  Toutes deux peuvent censurer le film sans donner d’explication. Ce qui peut laisser des surprises, comme l’autorisation d’Au Revoir en 2011, un film sur une héroïne qui désirait quitter l’Iran. La réduction des aides publiques à certains réalisateurs peut aussi servir à sélectionner les œuvres tournées.

Les nouvelles technologies bousculent l’ordre

Les parades pour éviter la censure et retrouver un espace de créativité se sont développées. « ll y a le cinéma alternatif qui se passe d’autorisations et se tourne grâce aux nouvelles technologies numériques, et au réseau d’entraide, dans un esprit coopératif. Ces mêmes films représentent le cinéma iranien dans les festivals internationaux. Ce côté « underground » a un effet sur l’esthétique du cinéma », racontait dans Le Monde en 2013 Majid Barzegar, qui a choisi de rester dans son pays.

D’autres sont contraints à l’exil, comme l’actrice Golshifteh Farahani. Première Iranienne à jouer à Hollywood en 2008, elle subit à son retour un interrogatoire de six mois. Repartie pour la promotion du film, sur le tapis rouge, elle défile, tête nue, en robe de soirée. Elle ne peut plus revenir dans son pays, et choisit de s’installer à Paris. Même si elle aussi espère revenir en Iran, un jour : « Je suis un arbre sans racine, comme les orchidées, j’ai des racines dans l’air », déclarait-elle à RTL en 2018.

S’il est donc contrôlé, le cinéma n’en est pas interdit. « Les autorités savent que ces cinéastes bénéficient d’une notoriété importante et que les attaquer frontalement ne servirait à rien, sinon à leur faire de la publicité et à nuire à l’image du régime sur la scène internationale. Elles ont compris qu’il ne servait pas à grand-chose de faire pression : ce ne sont pas des films qui feront tomber le régime », détaille Thierry Frémaux, délégué général du festival de Cannes en 2018. La chape de plomb est d’ailleurs moins importante depuis l’arrivée au pouvoir d’Hassan Rohani. Tant que la conception de l’Iran que se fait le pouvoir n’est pas remise en cause.

Par la plume de Florian Soenen, étudiant en Master 2 à l’École supérieure de journalisme de Lille

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s