NOLLYWOOD, LE CINÉMA MÉLO-KITSCH A LA CONQUÊTE DE L’AFRIQUE


Cet article a été écrit dans le cadre du partenariat entre ScPo_France et le Jeu de l’Oie, la revue internationale de Sciences Po Lille. Bien plus qu’un canard, Le JDO est une revue papier, écrite, illustrée et montée par les étudiants ! Pour en savoir plus, c’est par ici que ça se passe : http://lejeu2loie.fr

Nigéria, 1992. La presse est muselée, la liberté d’expression restreinte. La population vit alors sous le joug autoritaire du dictateur Sani Abacha. Dans un pays à l’histoire cinématographique quasi absente paraît alors un film sur support VHS, Living in Bondage1. Ce long-métrage suit un homme rejoignant une secte avant de sacrifier sa femme pour de l’argent et de se retrouver hanté par son fantôme. Bien que réalisé avec des moyens rudimentaires, le film se vendra à plus de 500 000 exemplaires.

Des années plus tard, alors que la dictature tombe, la société nigériane garde en mémoire ce film qui marqua un tournant dans son histoire. Deux ans après ce film, 177 films ont été produits pour atteindre dans les années 2010 une production de plus de 2000 films par an, devenant la deuxième industrie cinématographique mondiale en termes de productions et le deuxième employeur du pays avec pas moins de 200 000 emplois créés. Nollywood est né.

Les nouveaux rois de la série B

Nollywood est une aventure désorganisée, artisanale, née de la spontanéité et du peu de budget dont elle dispose. Un film produit par ce système coûte en moyenne 12 000$ et est presque exclusivement distribué en VCD (video compact disc, qualité moindre d’un DVD). À Nollywood, il n’y a ni majors companies à l’américaine, ni vérification par l’État (en dehors de la censure). Tout est contrôlé par ceux que l’on nomme les marketers, des producteurs indépendants ayant l’entière mainmise sur leur production, qui, après avoir fait fortune grâce à divers trafics plus ou moins légaux, cherchent avant tout à faire du profit. Cette volonté mercantiliste se traduit dans les moyens utilisés : les tournages durent généralement moins d’une semaine et sont réalisés en décor naturel, sans considération de qualité2. Les films sont montés de manière artisanale et les dialogues souvent inaudibles. La préoccupation n’est pas de produire un support de qualité visuel et sonore, le film n’étant diffusé que sur un petit écran familial.

Les films se diffusent grâce au bouche-à-oreille et aux marchands itinérants. Le prix attractif du support VCD (moins de 3$ l’unité) permet une plus large diffusion. À Nollywood, on considère comme succès public un film vendu à plus de 100.000 exemplaires, le morcellement de la production et le manque de moyen empêchant une promotion plus large. Ce qui semble dérisoire au vu de la population nigériane (plus de 190 millions d’habitants) cache en fait une autre réalité : plus de 150 millions de nigérians sont des consommateurs réguliers des productions nollywoodiennes.

Miroir-miroir, montre-moi qui je suis

Si la qualité des films ne repousse pas les consommateurs, c’est parce que Nollywood apparaît comme un moyen de s’émanciper du contrôle de l’État et de son outil de propagande de prédilection, la télévision. Les journaux télévisés nationaux censurent la violence et la pauvreté qui gangrènent pourtant la société nigériane (plus de la moitié de la population vit avec moins de 1,25 $ par jour). Les programmes de divertissement présentés ne consistent qu’en des télénovelas, ces séries importées d’Amérique latine exaltant les passions amoureuses – en totale inadéquation avec la société dans lesquelles elles sont diffusées3. À Nollywood, l’indépendance et la multiplicité des producteurs permettent aux productions de prendre à bras le corps les problèmes de la société nigériane. Le film vidéo appréhende le fanatisme religieux comme la corruption (le Nigéria est l’un des pays les plus corrompus au monde avec une note de 2.4/10 selon l’ONG Transparency International)4. Nollywood est prisée par les nigérians car il est leur miroir ; il leur permet d’écrire leur histoire comme ils le souhaitent. Les thèmes abordés, comme pour Bollywood, restent presque exclusivement les mêmes : des histoires d’amours, de mariages forcés, de religion, de retour au pays, avec une teinte mystique, empreinte à la sorcellerie qui façonna l’animisme, toujours présent dans les mémoires collectives.

Le film vidéo nollywoodien s’élabore loin de tout standard artistique comme on le conçoit en Occident. S’il existe une production « artistique » à Nollywood, elle est restreinte et réservée aux cinéastes à succès ayant déjà fait leur preuve au sein du système. Tunde Kelani représente cette frange « élitiste », ayant notamment eu la possibilité d’être son propre producteur et de bénéficier de plus de 20 jours de tournage (un luxe à Nollywood) pour son dernier film. En dehors de ce système subsistent quelques cinéastes produisant des films à visée « artistique ». Le cinéma d’auteur ouest-africain s’oriente cependant loin des considérations premières des populations africaines et est souvent le produit d’artistes ayant vécu la majorité de leur vie en Europe. Le mauritanien Abderrahmane Sissako césarisé pour Timbuktu en 2014 par exemple ne vit plus en Mauritanie depuis les années 80. Deux Afriques s’opposent : l’une empreinte de l’héritage colonialiste, l’autre tentant de retrouver ses racines. Le malien Souleymane Cissé, primé à Cannes pour Yeelen en 1987, reste l’un des seuls réalisateurs « artistiques » à pouvoir jouir d’une aura en Afrique de l’Ouest. Cet engouement s’explique par les thèmes qu’il aborde dans Yeelen, le traitement de la sorcellerie dans la mythologie Bambara entre autres, se rapprochant ainsi davantage des préoccupations régionales5.

Nollywood à l’assaut du monde

La position émergente du Nigéria (2e économie du continent) permet au système nollywoodien de prendre pied sur le continent. Si la qualité des films produits empêchent des diffusions dans les festivals du continent, la création des chaînes Nollywood TV ou encore Ebony Life TV permet au Nigéria d’étendre son soft power. Il est intéressant de noter que, bien loin de la genèse de Nollywood, ces diffusions à l’export sont principalement gérées par l’État nigérian. Car au-delà de la qualité critiquée de ces films, Nollywood inspire par sa liberté d’esprit sur le continent africain. Cette industrie apparaît comme une fierté nationale, un moyen d’émancipation à l’instar du football. En Afrique francophone, Nollywood fascine aussi. Vestige de l’héritage colonial, ces pays sont davantage pourvus en salles de cinéma que le Nigéria. Mais la langue anglaise omniprésente à Nollywood reste une faiblesse dans une zone géographique conquise au français. Faiblesse dont use le Burkina Faso aujourd’hui en tentant de devenir le pionnier cinématographique francophone dans la région.

C’est désormais sur la voie de l’institutionnalisation que Nollywood s’est lancée. Les géants américains Netflix et Sony ont multiplié ces dernières années les accords avec des productions nollywoodiennes, permettant des projets à plus grand budget6. Alors qu’il n’existait plus aucune salle de cinéma au Nigéria au début des années 90, des salles ont rouvertes au cours de la décennie 2000 et on en compte aujourd’hui une dizaine dans le pays. Si ce nombre apparaît comme dérisoire, ces salles n’étant d’autant plus accessibles qu’à une élite, il transparaît une volonté d’institutionnaliser la production cinématographique et de tendre vers une industrie se rapprochant de ces cousins indiens et américains. Ces transformations ne se feront pas sans difficultés, tant la volonté des producteurs indépendants est de conserver ce système familial et artisanal. Déjà en 2004, Nollywood avait boycotté ces propres acteurs à gros cachet afin d’assurer la pérennité des petits producteurs.

Nollywood rappelle l’histoire d’un autre géant : Hollywood. L’exemple des jeunes Frank Capra ou Elia Kazan, partis d’Europe et devenus des stars grâce au cinéma, n’est pas sans rappeler le mythe du self made man sur lequel s’est également construit Nollywood ou encore les Sam Raimi ou Peter Jackson, rois de la série B kitschissime, devenus par la suite réalisateurs de blockbuster de renom (Spiderman pour l’un et Le seigneur des anneaux pour l’autre). Nollywood est à l’image de l’Afrique : un potentiel énorme en passe de devenir un puissant de ce monde.

Par la plume de Victor Di Bartolo, étudiant en première année à Sciences Po Lille.

Les films à voir :

Living in bondage, Chris Obi Rapu, 1992

Premier film de l’histoire de Nollywood, un grand classique du genre.

The Covenant Church, Charles Novia, 2006

Un film pour découvrir les financements des religieux au sein de Nollywood.

Kasala !, Ema Edosio, 2018

Lorsque le film nollywoodien se marie avec les standards occidentaux : fini la caméra familiale, place à une comédie dans le pur style occidental.

Yeelen, Souleymane Cissé, 1987

Un grand classique du cinéma africain, récompensé par le prix du Jury à Cannes en 1987.

J.U.D.E., Chukwuma Osakwe, 2012

Première coopération entre Nollywood et Bollywood, les deux plus grandes industries cinématographiques mondiales en nombre de films.

Par la plume de Victor Di Bartolo, actuellement étudiant en première année au sein de la filière franco-allemande de Sciences Po Lille.

Notes :

1. « Nollywood, charmes et sorcellerie », Courrier International

2. Barrot Pierre, « La production vidéo nigériane. Miroir d’une société en ébullition », Afrique contemporaine, 2011/2 (n° 238), p. 107-121.

3. ibid

4. Ambroise Tournyol du Clos, « « L’Afrique est nue ». État des lieux du continent africain », Conflits, no hors-série 3,‎ printemps 2016, p. 27-29

5. Siegried Forster, « Souleymane Cissé, le doyen du cinéma africain à Cannes », RFI

6. Chris Giles, “Nollywood, Sony Pictures join forces for TV series on all-female African army”, CNN

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