LE CINÉMA EN AFRIQUE: UN OUTIL DE LA COLONISATION?

Cet article a été écrit dans le cadre du partenariat entre ScPo France et le Jeu de l’Oie, la revue internationale de Sciences Po Lille. Bien plus qu’un canard, Le JDO est une revue papier, écrite, illustrée et montée par les étudiants ! Pour en savoir plus, c’est par ici que ça se passe : http://lejeu2loie.fr

La colonisation ? Une époque bel et bien révolue me direz-vous. Toutefois, contrairement à ce qu’on pourrait penser, son influence a encore longtemps perduré, notamment dans le cinéma. Tout au long de cette période, des films ont été tournés dans les colonies d’Afrique et des réalisateurs africains ont même été formés.

Dès les débuts du cinéma, les pouvoirs coloniaux comprennent le pouvoir de transmission d’idées des images. La France utilise cette nouvelle technologie pour produire des films de propagande de leur action en Afrique, notamment en termes d’éducation, de santé et d’infrastructures. Ils sont destinés à la métropole et diffusés en tant que journaux d’information avant les projections en salle. Ne figurent à l’image ni les exactions des forces coloniales, ni les travaux forcés auxquels sont soumises les populations, ni les contestations et révoltes populaires. Dans ce cadre, les Africains n’ont jamais la parole. Une voix off se charge de donner les explications sur à quel point les colonisés seraient reconnaissants envers les autorités coloniales qui leur auraient apporté le progrès.

Divertir pour éduquer

À côté de ce genre émerge un cinéma de fiction, souvent d’action, pour lequel l’Afrique n’est qu’un cadre exotique. Les héros sont tous blancs et les rares fois où des Africains sont présents à l’image, c’est en tant qu’indigènes à peine civilisés pour mettre en avant la supériorité des protagonistes. C’est le cas de La Bandera de J. Duvivier sorti en 1935. Dans cette catégorie les Anglais et les Français ne sont pas seuls : les Américains produisent également de tels films comme Tarzan, l’homme singe de W. S. Van Dyke sorti en 1932. Dans les films américains, les hommes noirs sont présentés comme des sauvages, bons ou mauvais, que rencontre le héros blanc.

Du côté français, depuis le décret Laval de 1934, toute personne doit demander l’autorisation avant de réaliser un film dans les colonies. Cependant, jamais aucune autorisation n’est donnée à un réalisateur africain. Côté anglais, en 1935 est lancé le Bantu Educational Cinema, qui permet de réaliser trente-cinq films en deux ans. Les populations africaines sont incluses dans le processus en tant que traductrices ou commentatrices en langues locales. Ce cinéma doit, comme son nom l’indique, permettre d’éduquer les populations à grande échelle. Le succès est tel qu’en 1939 sont créées des Colonial Film Unit dans chaque pays sous colonisation anglaise. Selon Jean Rouch, réalisateur français, le cinéma colonial anglais de cette époque vise à inciter les Africains à soutenir les Anglais durant la Seconde Guerre mondiale, afin d’éviter les conflits et révoltes internes1.

Après 1945, les cinémas coloniaux anglophones continuent d’œuvrer pour « l’éducation » des populations indigènes. Les films sont chargés dans des camions qui sillonnent les territoires et organisent des projections un peu partout. Le public de ces opérations est estimé à seize millions de spectateurs2.

Dans les colonies françaises, des cinémas sont construits dans les villes et projettent des films français, américains, indiens ou égyptiens. Ce cinéma s’adresse alors plutôt aux populations éduquées, voire aux intellectuels africains – organisés en cinéclubs – dont une partie importante a été formée en France.

Les cinémas coloniaux font peau neuve

Dans les années 1950, le cinéma français prend un tournant ethnographique. Les réalisateurs s’intéressent aux populations locales et produisent des films sur leurs conditions de vie et leurs traditions. Cependant, ils conservent souvent le regard paternaliste du colonisateur. Ils cherchent à montrer les différences avec les Européens, mais se défendent de porter des jugements.

C’est le cas de Jean Rouch, réalisateur d’« ethno-fictions », dont l’œuvre a suscité de nombreux débats. En voulant porter à l’image des traditions africaines, les mettre au centre de son œuvre, il semble montrer la vérité mais en réalité il représente ce qu’il projette sur l’Afrique. Ainsi selon Med Hondo, acteur et réalisateur français d’origine mauritanienne, « dans tous ses films il met en exergue une soi-disant spécificité culturelle africaine qui nous ridiculise. C’est un homme qui au fond nous a toujours regardé comme des insectes »3. Cette expression est celle utilisée par Ousmane Sembène, un des premiers réalisateurs sénégalais, pour décrire le travail de Jean Rouch4.

Des cinéastes africains formés en France, comme Paulin Soumanou Vieyra, premier Africain à intégrer l’Institut des hautes études cinématographiques de Paris (IDHEC) et Mamadou Sarr produisent également des films de ce genre. En 1955, ils coréalisent Afrique sur seine qui, tout en dénonçant la dureté de l’immigration, montre leur assimilation à la France5.

Un outil qui se retourne contre son utilisateur

D’autres vont plus loin en documentant les aspects oubliés de la colonisation tels que les révoltes, les répressions et les travaux forcés. C’est le cas d’Afrique 50 de René Vautier, le seul film contestataire tourné en Afrique, interdit jusqu’en 1987. Dans le même esprit Chris Marker et Alain Resnais filment Les statues meurent aussi, tourné en France cette fois-ci6.

Quelques réalisateurs africains réussissent à produire des films sans être soutenus par les pouvoirs coloniaux. Ils restent cependant aujourd’hui très peu connus, comme La leçon de cinéma d’Albert Mongita (du Congo belge) de 1951 ou Mouramani de Mamadou Touré (Guinéen) de 1953.

De nouveaux cinémas africains indépendants

Au début de l’indépendance des colonies françaises, dans les années 1960, coexistent deux types de cinéma. D’un côté, il y a celui produit en France par de jeunes étudiants africains, tels que Aventure en France de Jean-Paul Ngassa (1962), Point de vue I d’Urbain Dia-Moukouri (1965), ou encore Mon stage à Paris de Thomas Makoulet-Manga (1968) en collaboration avec des producteurs français, pour avoir de meilleures chances de distribution. De l’autre subsiste un cinéma africain en Afrique, dont les précurseurs sont sénégalais, ivoiriens, maliens et burkinabés. Un des cinéastes phares de cette époque est Sembène qui réalise Borom Sarret en 1963, La Noire de… en 1966 et Mandat en 1968. Ce dernier est d’ailleurs le premier film tourné dans une langue africaine, le wolof. On peut également citer Djibril Diop Mambéty qui réalise Contras City en 1968 et Badou Boy en 1969.

Ce nouveau cinéma indépendant veut montrer la complexité de l’Afrique, démentir les clichés, déconstruire les mythes coloniaux, tant pour l’étranger que pour les citoyens de ces nouveaux États. Il faut décoloniser les esprits et questionner les sociétés.

Dans les anciennes colonies britanniques, des films documentaires continuent à être tournés mais cette tradition est rapidement abandonnée au profit d’un cinéma de fiction grand public.

De nouveaux défis pour les industries cinématographiques africaines

Au moment des indépendances, les ex-colonies britanniques sont bien dotées en termes d’industries cinématographiques grâce aux Film Unit laissés dans chaque pays, qui leur permettent de produire leurs propres films. La plupart des gouvernements choisissent cependant de ne pas financer le cinéma pour mettre davantage de moyens dans le développement. Seul le Ghana nationalise la distribution et la production et développe des laboratoires de traitement des pellicules. Cependant, quand le chef de l’État Nkrumah est renversé, tous les films sont saisis pour contribution au culte de sa personnalité.

Dans les anciennes colonies françaises, il n’existait à l’inverse aucune infrastructure. Tout était à construire car les moyens de production étaient centralisés à Paris. Pour répondre à ce manque, la France organise, lors de la décolonisation, une coopération avec ses ex-colonies : elle s’engage à financer leurs productions cinématographiques à condition que les techniciens soient français. Précaution inutile puisque les citoyens des nouveaux pays indépendants n’ont pas reçu de formation technique dans ce domaine. Ce projet aboutit grâce à Jean-René Debrix, nommé au Bureau du Cinéma du ministère de la Coopération, qui convainc ses supérieurs de l’intérêt du cinéma pour les pays africains dans la réappropriation de leur identité culturelle.

Ainsi en 1961, les groupes audiovisuels Les Actualités françaises, Eclair-Journal et Gaumont-Actualités sont regroupés pour créer le Consortium audiovisuel international, qui produit des nouvelles et documentaires pour des publics africains.

La France finance ainsi dans les années 1970 de nombreux films de producteurs africains, a priori sans les censurer. Cela crée cependant une contradiction entre le discours anticolonialiste idéaliste plutôt de gauche des réalisateurs d’Afrique francophone, notamment ceux regroupés au sein de la FEPACI (fédération panafricaine des cinéastes) de 1969 et leur dépendance envers la France, tant sur le plan financier que technique7.

Le cinéma en Afrique est donc passé d’un cinéma filmant des Africains pour des Européens à un cinéma par les Africains pour les Africains. Depuis les années 1970, les cinéastes africains s’émancipent peu à peu de la tutelle de l’ancien colonisateur. Le changement est particulièrement visible aujourd’hui avec Nollywood.

Par la plume de Loreleï Dubost, étudiante en master 1 Affaires Européennes à Sciences Po Lille.

Notes :

  1. Olivier BARLET, Les cinémas d’Afrique noire, le regard en question, L’Harmattan, 1996.
  2. Id.
  3. Id, p17 d’après Ibrahima SIGNATE, Med Hondo, un cinéaste rebelle, Présence africaine, 1994, p40.
  4. Id, p18, d’après Pierre HAFFNER, Jean Rouch jugé par six cinéastes d’Afrique noire, Cinémaction n°17, 1982, p77.
  5. Oliver BARLET, France, je t’aime, France, je te hais : les cinémas d’Afrique dans le trouble de la coopération, Africultures, 27/12/2010 http://africultures.com/france-je-taime-france-je-te-hais-les-cinemas-dafrique-dans-le-trouble-de-la-cooperation-9865/
  6. Ciné-Archives, Afrique 50, https://www.cinearchives.org/Films-447-171-0-0.html
  7. Olivier BARLET, Les cinémas d’Afrique noire, le regard en question, L’Harmattan, 1996, p 43

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s