ENTRETIEN AVEC LAURENT OBERTONE, UN INVISIBLE AU MILLION DE LIVRES ÉCOULÉS

Non, nous n’avons pas subi de combustion spontanée. Nous n’avons pas attrapé la Peste non plus. Nous n’avons pas été avalés par la Bête Immonde, et nous n’avons pas perdu notre âme en parlant avec ce gentil Diable. Oui, un Diable, du moins si l’on en croit l’avis de la presse ou des plateaux télés à son sujet. En fait, lorsque nous rencontrons Laurent Obertone, c’est en trentenaire sympathique qu’il se présente à nous. Il n’a pas de cornes, ni de queue pointue, plutôt un œil bienveillant et un sourire amical. Il nous propose d’ailleurs avec gentillesse de nous éloigner du stand de Ring, pris d’assaut par les lecteurs, pour avoir plus de calme pour notre interview. Une fois bien installés, nous commençons l’entretien de cet « ennemi public numéro un » : Monstre parano pour les uns, véritable Cassandre pour les autres, mais indéniablement jeune et dynamique, partons à la découverte de cet auteur conspué par les grands médias, et pourtant soutenu par près d’un million de lecteurs.

SL : Bonjour Monsieur Obertone, nous vous remercions infiniment de nous avoir accordé cet entretien. Pourriez-vous vous présenter rapidement pour ceux qui ne vous connaissent pas ?

LO : Je suis Laurent Obertone, trente-cinq ans cette année. Ecrivain, essayiste, journaliste, je ne sais pas vraiment ce qui prévaut. En tout cas, j’ai été journaliste pendant quelques années dans la presse locale et régionale, et je suis devenu écrivain avec La France Orange Mécanique en 2013. Depuis, je suis à mon septième livre.

GT : Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir Ring pour publier vos ouvrages ?

LO : Je connaissais déjà le fondateur de Ring, David Serra, puisque j’écrivais pour le magazine en ligne surlering.com. Et de là, suite à son idée de lancer sa propre maison d’édition, il m’a offert la possibilité d’écrire pour lui. J’ai évidemment accepté, et il se trouve que ça a marché, et j’ai pu devenir à plein temps écrivain.

SL : Vous avez à ce jour publié six ouvrages personnels chez Ring. Comment vous les résumeriez rapidement ?

LO : Il y a plusieurs séries d’ouvrages : La France Orange Mécanique (2013), La France Big Brother (2015) et La France Interdite (2018) constituent une série d’enquêtes et d’essais. Pour ces trois-là, on est vraiment dans l’analyse de données de sociétés. Ensuite, il y a les enquêtes criminelles, Utøya (2013) et Le Diable du Ciel (2017). Ciblées sur des personnalités criminelles, elles n’en demeurent pas moins le fruit d’un travail d’investigation, mais écrites d’une manière un peu plus littéraire. Et enfin, il y a Guérilla (2016), qui est un roman dystopique, où la France s’effondre en quelques jours et où on voit comment s’en sortent des personnages qui sont extrêmement habitués au confort, à l’Etat, et tout ce qui va avec, et qui doivent tout d’un coup faire sans.

SL : Utøya est souvent cité comme votre livre le plus réussi avec Guérilla, et il était question d’une adaptation d’Utøya en film et en pièce de théâtre. Où ça en est ?

LO : Pour Utøya, on avait signé un contrat d’adaptation, mais malheureusement le producteur a proposé de complètement remanier le scénario – en incluant un histoire d’amour, par exemple. Moi je ne voulais pas, évidemment, car pour moi c’est la vérité ou c’est rien. A mon avis, c’était une manière détournée de revenir sur sa décision, car on a dû lui dire de faire attention, à cause de l’image que j’ai, « les heures les plus sombres », etc… C’est toujours un peu la même histoire. Et c’est dommage, on me le dit souvent qu’il y a un potentiel d’adaptation vraiment intéressant, autant sur Utøya que sur Guérilla. Mais je sais aussi très bien qu’il faudra trouver un producteur qui osera n’en avoir que faire des étiquettes et du politiquement correct, et malheureusement ce n’est pas demain la veille, surtout en France.

SL : Qu’est-ce qui vous a conduit d’abord au journalisme, puis à l’écriture de livres ?

LO : C’est assez compliqué. Quand on est seul face à cette machine médiatique, qui a des techniques de communication, de publicité, de capture de l’attention des foules vraiment conséquentes, on essaie de trouver des réponses face à ce phénomène. Ring va chercher à développer une communication – par le biais de vidéos notamment – qui va tenter de concurrencer cette machine. Quant à moi, dans mes livres, je vais chercher un angle de communication, une structure qui pourrait captiver le lecteur. Je sais qu’aujourd’hui il est soumis à une consommation rapide et numérique d’informations, où tout va très vite. Le temps d’attention du lecteur se réduit de plus en plus : le faire venir au livre est déjà compliqué, mais c’est encore plus dur de le garder dedans et d’avoir l’exclusivité de son attention. Le livre doit aller au-delà d’un simple essai sociologique un peu chiant que personne ne lira (rires). L’auteur doit lui donner de la chair, de l’intérêt – des « biscuits » comme on dit – et c’est pour ça qu’on a tendance à se tourner plus vers la littérature, qui a un côté distrayant et séducteur pour le lecteur, et lui fait oublier le côté parfois sec de propos difficiles.

GT : Est-ce que votre entourage vous lit ? Qu’est-ce qu’ils en pensent ? Ça les surprend ?

LO : Je parle toujours très peu de mon entourage, pour ne pas dire pas du tout. Simplement parce que je garde une espèce d’équilibre entre mes deux mondes. Le milieu médiatique est assez impitoyable, au vu de l’exposition qu’on y a. Et moi, je refuse que ma famille y soit mêlée. Mais avec eux, ça se passe bien. Disons que pour le reste, ça a permis de faire du tri dans mes amis (rires). J’ai su après mes publications quels étaient ceux qui étaient réellement intéressés par l’amitié, et ceux qui s’arrêtaient aux colorations idéologiques, et je ne suis pas mécontent de cela.

GT : Vous parlez parfois de votre « tanière littéraire » dans laquelle vous vous réfugiez pour écrire. C’est au sens figuré, ou bien vous vous coupez réellement du monde extérieur dans ces moments-là ?

LO : Non, c’est vraiment une forme de retraite. Aujourd’hui, à la Foire du Livre, c’est une sorte de parenthèse. Il y en a eu une autre la semaine d’avant dans les locaux des éditions Ring (pour une dédicace record de vingt-quatre heures, ndlr). Mais normalement, ce sont vraiment des périodes sacrées, où plus personne n’entre dans mon univers : quand la phase de collecte et de vérification des informations est terminée, c’est-à-dire quand j’ai tout le matériel brut nécessaire et qu’il ne me reste que le travail d’écriture à effectuer, je me plonge dans une apnée. Je suis tout seul dans mon grenier, isolé – presque maniaque en quelques sortes – dans une phase d’immersion totale. C’est d’ailleurs assez difficile de revenir à cet état après une période de communication et de promotion. Même si je suis assez solitaire au départ, cela reste compliqué de faire cohabiter ces deux mondes-là, et de passer de l’un à l’autre. Surtout que lorsqu’on me fait parler d’un livre, pour moi il est déjà fini. A l’instant où il est imprimé il n’a plus aucun intérêt pour moi, mais je suis obligé d’en parler pendant des mois, alors que je suis déjà dans l’autre. On est dans un décalage assez permanent dans ce milieu.

SL : Vous êtes un auteur prolifique, avec six livres écrits en à peu près cinq ans, ce qui est un score tout à fait honorable. Quelle est votre technique spéciale, en dehors de votre tanière littéraire ?

LO : Je pense que le fait de me fixer cette limite d’un livre par an, d’avoir des deadlines pareils, permet qu’on se mobilise énormément. On sait qu’on n’a pas le temps, qu’on doit travailler beaucoup plus, et ça va augmenter la productivité. Et surtout ça me permet – moi qui suis un peu maniaque – d’éviter de relire et retravailler mes livres indéfiniment. Ça met une limite, me fait dire « stop, ça ne sert plus à rien. Tu t’entêtes, tu te fais du mal, c’est de l’acharnement thérapeutique, passe à autre chose ! » (Rires). Ça m’aide à faire circuler les sujets d’année en année.

GT : Vous dressez des constats alarmants concernant notre pays. Mais qu’est-ce qui vous agace le plus en France ?

LO : Je dirais que ce qui ressort le plus, ce n’est pas tant les conflits dus notamment à l’immigration, ou à l’insécurité. C’est plutôt la manière dont ils sont digérés idéologiquement par les grands médias, par cette espèce de caste – le Big Brother dont j’ai parlé dans mon troisième livre – composée par la haute administration, les grands médias, les universitaires… Cette manière de faire coller une réalité qui manifestement n’est pas du tout en phase avec l’idéologie, et essayer tout de même de plaquer de force cette idéologie, de l’imposer aux populations, en disant que le Vivre-Ensemble est une panacée universelle, que c’est ce qui leur faut. C’est dire « on sait beaucoup mieux que vous ce qui est bon pour vous, donc il est bon de vous imposer cette vie-là. » Pour moi, ce constat est le point de départ de tout mon travail. Je me suis rendu compte très tôt en école de journalisme (il a fait l’ESJ Lille, ndlr), qu’il y avait ce formatage idéologique, et que si on voulait faire partie de ce monde-là, il faut au moins faire semblant de ne pas y être opposé. Tout le monde se suit, se fait peur dans ce milieu, mais personne n’assume d’aller vraiment au contact du réel et d’en mesurer l’ampleur des conséquences.

SL : Comment vous appréhendez les rencontres avec vos lecteurs ?

LO : Pour moi, le livre, c’est une conversation vraiment très aboutie, bien plus que la discussion. Et rencontrer les lecteurs, c’est une occasion d’avoir une réponse, un retour dessus. On se rend compte assez souvent qu’on n’est pas si bien ajusté que ça sur notre travail : on a une vision du livre assez précise, mais le lecteur n’a pas du tout la même. On a l’impression qu’il y a autant de lecture du livre que de lecteurs. Les rencontrer, ça peut donc permettre de se recentrer par rapport à eux, parce que c’est bien de s’éloigner de l’idée que l’auteur va forcément emmener ses brebis dans la bonne direction. Alors qu’en réalité, pas du tout ! On s’adapte à un public, et c’est toujours intéressant d’avoir son point de vue, ce qui l’a marqué… J’aime assez cela – pas tous les jours, bien sûr, un mois par an ça me suffit, parce que je trouve cela assez épuisant. Mais je trouve toujours ça intéressant.

51993393_1271072059708457_8113110702937341952_n
Laurent Obertone avec ses lecteurs à la Foire du Livre 2019

SL : Il y a aussi des sujets plus délicats : vous avez dit que vous subissez une sorte d’Omerta de la part de vos confrères journalistes. Mais vous êtes aussi parfois confronté à des attaques de leur part. Par exemple, lors de votre passage dans L’Heure des Pros le 17 Octobre 2018, Pascal Praud vous a appelé « le Diable » et Bastien Lachaud vous a qualifié « d’abject ». Il y a aussi le Parisien qui dans un article du 26 Janvier 2017 vous traite de « Zemmour plus jeune et plus sombre ». Ce sont des exemples parmi tant d’autres, mais comment vous réagissez quand on vous attaque ainsi dans les médias?

LO : Pas mal comme palmarès ! (Rires). Ma réaction ? Ça m’amuse un peu. Parce que je n’arrive pas du tout à leur en vouloir, à ce type de personnes. Je crois que c’est Paul Valéry qui disait ça : « Quelqu’un qui insulte, c’est quelqu’un qui se soulage ». Ce sont des gens qui sont dans l’incapacité d’exprimer quelque chose, à qui il manque quelque chose. C’est un peu triste, je trouve. Et malheureusement pour eux, il y a vraiment un effet inversé : quand on insulte quelqu’un comme ça, on attire l’attention. On se demande pourquoi est-ce qu’ils font ça, quel vide ils essaient de combler dans leur argumentation. Et finalement, ça rapporte beaucoup de lecteurs. Je pense que c’est pour ça que maintenant, les médias sont plus dans la stratégie du silence total que de la calomnie, car elle ne marche pas du tout. Au contraire : Je crois que la personne qui m’a rapporté le plus de lecteurs, c’est Aymeric Caron. Honnêtement, j’ai beaucoup de gens qui me lisent qui me disent que c’est vraiment grâce à lui, qu’il a été tellement énervant et infernal qu’il les a poussés à acheter mes ouvrages pour se faire leur propre avis dessus.

GT : Je dois avouer que c’est mon cas, c’est exactement ça qui s’est passé pour moi ! (Rires)

LO : Eh bien, voilà ! Mais visiblement ils se sont rendus compte de cet effet indésirable, et maintenant la stratégie du silence est plus efficace pour eux. Elle ne fonctionne pas parfaitement pour autant, puisque les livres se vendent malgré tout.

GT : Quel conseil donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

LO : Ça dépend, il y a des conseils très différents à donner. Si c’est de l’écriture classique, c’est-à-dire des livres qui ne sont pas forcément politisés, ce serait des questions de méthode. Souvent, il faut simplement s’asseoir et écrire. C’est ce que je réponds quand on me demande comment je fais pour écrire : « Eh bien, je m’assieds et j’écris » (rires). Il faut le faire tous les jours, lire énormément, écrire énormément. Il faut bien se rendre compte que quatre-vingt-dix-neuf pourcents de ce qu’on va écrire ne sera pas publiable. Il faudra le refaire, indéfiniment. On va se trouver mauvais, on va pester, ça doit durer des années et des années. Prendre l’habitude de tout noter dans un petit carnet qu’on a constamment sur soi, ça peut aider aussi. Et si on a vraiment une volonté énorme, un travail acharné peut compenser une sorte « d’absence de génie ». Mais si on veut se lancer dans des écrits politiquement incorrects, là il vaut mieux partir sans avoir rien à perdre. Il faut faire comme moi : démissionner d’entrée de jeu, au bas de l’échelle. Car si on part d’une position sociale enviable, ou qu’on s’inquiète pour sa famille, il ne faut surtout pas faire ça. Il vaut mieux être blindé dès le départ, et après on apprend sur le tas, comme dans tous les métiers.

GT : Vous avez de nouveaux projets en cours ?

LO : Absolument. Je suis actuellement sur l’écriture de la suite de Guérilla, pour une sortie prévue en Octobre prochain. En tout cas, si j’ai le temps de l’écrire avant que la réalité n’écrive la vraie guérilla, je ne sais pas comment ça va se passer (rires). C’est vraiment le prochain projet, mes prochains livres tourneront autour de ça.

SL : Vous avez un passé de Fait-diversier dans la presse régionale, et votre travail actuel est plutôt centré sur la criminologie. Aussi nous voulions savoir : est-ce que dans le cadre de votre travail vous avez été amené à être confronté à de grands criminels ?

LO : J’avais été consulté par des policiers. Mais moi, je ne suis pas un expert profiler comme par exemple Stéphane Bourgoin – lui aussi publié aux éditions Ring – qui lui a vraiment passé beaucoup de temps à cerner ces individus très particuliers. Je me suis moins aventuré là-dedans, je me suis plus intéressé à des cas vraiment très précis. Et comme il y a une énorme différence entre les cas, je ne me hasarderais à pas à donner des leçons de criminologie à qui que ce soit. En revanche, la criminalité peut s’analyser et se comprendre, tout comme tous les individus. Mais c’est difficile sans une masse de données importante et sans connaître le dossier à fond.

SL : La question ne se pose pas pour Lubitz, mais Breivik, vous avez pu le rencontrer dans le cadre de votre enquête pour Utøya ?

LO : J’aurais pu, mais je n’ai pas voulu. Parce que je sais que ce type de personne est extrêmement manipulateur. Et je pensais que ça ternirait la vision que moi je me suis construit du personnage, par ce qu’il avait écrit, et surtout à partir des interrogatoires réalisés par les policiers juste après son arrestation. Dès qu’il a été arrêté, il a été interrogé et filmé, et on a à ce moment-là le vrai visage de Breivik, sans aucune communication. Il décompresse, parle, dit beaucoup de choses, donne des informations extrêmement importantes. Seulement après, il va reprendre le contrôle et à nouveau communiquer. Donc le plus intéressant était cette phase, ce laps de temps avant qu’il se reprenne. Je pense avec ça avoir réussi à toucher la vérité du personnage, bien plus que si lui me l’avait dévoilée. Lui aurait été simplement dans son rôle de showman, et j’aurais risqué de passer à côté de sa vraie psychologie.

SL : Vous pensez qu’il vous a lu, grâce à la traduction en Norvégien ?

LO : Je sais qu’il a eu le livre, et il paraît qu’il aurait appris le français. Mais son avocat m’a bien confirmé qu’il l’avait reçu. En revanche, je ne sais pas s’il l’a lu, et surtout je n’ai pas de retour de lecture de Breivik. Je n’ai aucune idée de son avis, même si j’aimerais vraiment bien le connaître.

GT : On va vous laisser partir, notre prise d’otage a duré assez longtemps. Mais avant, auriez-vous un mot de la fin, ou un message à faire passer aux étudiants des IEP ?

LO : Eh bien… « Fuyez, pauvres fous ! » (Rire général). Honnêtement, je ne vois pas mieux ! (Rires)


Envie de découvrir l’univers d’Utøya de Laurent Obertone ? Cliquez ici :


Propos recueillis par Gilles Touran et Sabine Lula, Foire du Livre 2019

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s